Le positionnement politique du MR et des Engagés sur le traité UE-Mercosur... Un discours différent suivant les parlements wallon et européen. © Adobe Stock

Traité UE-Mercosur : d’un parlement à l’autre, la double posture du MR et des Engagés

Sur le traité Union européenne – Mercosur, MR et Engagés changent de ton selon l’assemblée. À Bruxelles et Strasbourg, ils brandissent la saisine de la Cour de justice de l’Union européenne. À Namur, ils en réduisent la portée au seul volet agricole. L’art de faire avaler des couleuvres.

Publié: 13/12/2025
Mis à jour : 15/01/26

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Humeur | Yves Raisiere, journaliste

Bobard. Terme familier. Histoire inventée ou promesse irréaliste, souvent inoffensive, racontée pour plaisanter ou se tirer d’embarras. Se cache parfois, comme le diable, dans les détails. Celui qu’on vous raconte aujourd’hui appartient à cette catégorie. 

Plantons le décor. Il est question, ici, du traité de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur, bloc économique formé par l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. Bruxelles y voit un partenaire de premier plan, l’accord prévoyant une ouverture des marchés industriels (surtout) et agricoles, accompagnée d’une baisse des droits de douane. 

Sur le papier, le deal semble gagnant-gagnant. Dans la réalité, il inquiète : impacts sur le dérèglement climatique, sur la santé, pressions sur l’agriculture. En pratique, on s’approche de la ligne d’arrivée. 

Le jeudi 18 décembre, plusieurs milliers d’agriculteur·ices ont d’ailleurs manifesté à Bruxelles. Et les jeudi et vendredi 8 et 9 janvier, plusieurs centaines ont bloqués routes et échangeurs. En Wallonie, tous et toutes sont, à première vue, soutenu·es par le monde politique.

Ce billet d’humeur est au sommaire du numéro 24 de Tchak (hiver 25-26). Grâce à notre communauté d’abonné·es, il vous est proposé en accès libre. Objectif : faire découvrir notre ligne éditoriale et réduire la fracture informationnelle.

À l’Europe, ton solennel

Revenons-en à notre bobard. Le 20 novembre, le MR publie un communiqué dénonçant une « ingérence politique » de la Commission au niveau du Parlement européen.

Pourquoi ? Services administratifs et conférence des présidents viennent de bloquer le vote d’une résolution transversale déposée par 145 eurodéputés sur 720. Lesquel·les veulent saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour lui demander de vérifier la “légalité” de l’accord. Une procédure qui, le cas échéant, se traduirait par un report de la signature de l’accord.  

Dans un communiqué, le MR s’enflamme, citant Benoît Cassart, eurodéputé réformateur : « Empêcher des parlementaires européens de demander l’avis de la Cour européenne de justice sur la compatibilité de l’accord (NDLR: UE-Mercosur) avec les traités est surprenant, pour ne pas dire scandaleux. » 

Yvan Verougstraete, le président des Engagés, fait lui aussi partie des 145 signataires. En septembre, il insistait également dans un communiqué : « Ensemble, nous explorerons toutes les voies possibles, y compris juridiques, devant la Cour de justice de l’Union européenne. Ce travail collectif est essentiel pour protéger les intérêts des citoyens européens. »

Des postures qui, on le verra plus loin, dépendent en réalité du code postal de l’assemblée où l’on siège. En attendant, le groupe de « rebelles » pointe deux failles majeures parmi d’autres (au nombre desquelles les fameuses clauses de sauvegarde) au regard des autres traités : 

  • Le traité UE-Mercosur a été découpé en deux volets : un premier, commercial ; un second, politique. Pourquoi ? Ce faisant, la partie commerciale devient du ressort exclusif de l’UE. Autrement dit : les parlements nationaux et régionaux perdent leur droit de veto sur celle-ci. 
  • Deuxième faille: les États du Mercosur pourraient réclamer des compensations financières à l’UE si elle renforce ses normes environnementales, sociales ou sanitaires en cours de route. Objectif: compenser la perte éventuelle de certains avantages. 

En Wallonie, prudence

Au niveau du parlement européen, MR (*) et Engagés défendent donc la saisine maximale. Mais quid au parlement de Wallonie ?

Un mois plus tôt, les écolos Céline Tellier et Stéphane Hazée y ont déposé la même proposition de résolution de saisie de la CJUE, la procédure étant activable par chaque État de l’Union.

Cette proposition (lire le compte rendu en bas de cet article) s’appuie sur les mêmes arguments que ceux défendus par les 145 signataires. Assez logique puisque Saskia Bricmont, eurodéputée écolo, en est une des figures de proue. Même alignement pour les eurodéputé·es PS et PTB et les député·es de leur parti en Wallonie. 

À Namur, le MR change de position. Exit la question de la compatibilité avec les autres traités. Valérie De Bue estime qu’aucun des éléments invoqués ne justifie une saisine. Elle rappelle ainsi que le principe de scission d’un traité a « déjà été utilisé pour Singapour, le Vietnam et le Chili ». Et surtout, elle souligne qu’une saisine fédérale exige une concertation intrabelge. 

Problème : la Flandre, favorable au traité, ne suivra pas. Dès lors, De Bue propose, elle, de limiter la demande d’examen de la CJUE au seul volet agricole. Les Engagés adoptent la même conduite. Pour Loris Resinelli, restreindre le périmètre de la saisine permettra de « maximiser les chances ».

L’opposition wallonne, elle, lève les yeux au ciel. Hazée dénonce des faux-semblants. Anne Lambelin (PS) enfonce le clou : se limiter au volet agricole « n’a pas de sens ». Jori Dupont (PTB) tranche : « À partir du moment où votre motion scinde les choses (…), cela veut dire que vous voulez faire rentrer le Mercosur par la petite porte. Vous faites semblant de vous intéresser aux agriculteurs. »

Le double discours saute aux yeux : le MR, prompt à dénoncer un déni démocratique à Bruxelles et à Strasbourg, choisit la voie étroite à Namur, ménageant les volets industriels, technologiques et géopolitiques du traité. Et les Engagés, combatifs à l’Europe via leur président, défendent en Wallonie la coalition qu’ils forment avec le MR. 

« Je ne comprends pas la position adoptée par la majorité MR-Engagés en Wallonie qui, tout en prétendant s’opposer au texte, ne veut saisir la Cour de justice que sur le seul volet agricole de l’accord», opine Estelle Ceulemans, eurodéputée PS.

Des avis moins tranchés sur l’ensemble du traité

Avant de conclure, dernière précision: il nous est revenu de sources concordantes que Sophie Wilmès et Olivier Chastel, les deux autres eurodéputé·es MR, ne figuraient pas parmi les 145 signataires réclamant cette saisine globale de la Cour de justice. Ce que confirme Benoit Cassart.

« Comme c’est moi qui suit la commission Agriculture, ils m’ont laissé le pilotage dans ce dossier, nous détaille l’eurodéputé MR. C’est en toute transparence et avec leur aval total que j’ai participé à cette demande de saisine.»  

Et de rappeler que sa démarche a également été soutenue par le parti. Et pourquoi pas par les députés MR wallons? « Puisqu’elle émanait d’eurodéputé·es, ils était logique qu’elle soit portée à ce niveau institutionnel-là. »

Quant au fait que la position du MR aurait été plus claire pour les agriculteur·ices et les citoyen·nes si l’ensemble de ses eurodéputé·es s’était joint au groupe, Benoit Cassart exécute un petit pont : au-delà du volet agricole et de son gros investissement personnel sur ce dossier, d’autres sensibilités existent au sein de son parti quant à l’intérêt plus global du traité de libre-échange UE-Mercosur. Et là, avec des positions favorables.

La conclusion ? De l’Union européenne à la Région wallonne en passant par le Fédéral, et vice et versa, notre millefeuille politique permet de faire avaler bien des couleuvres.


PS : Le gouvernement wallon a bien mis la question de la saisine de la CJUE sur la table fédérale, uniquement sur le volet agricole. Le 10 novembre, on apprenait par Adrien Dolimont (MR), ministre président wallon, que la Flandre n’a pas suivi. « J’ai sollicité l’organisation d’une réunion intrabelge pour discuter de la saisine, par la Belgique, de la Cour de justice européenne, expliquait-il en commission du Parlement de Wallonie. Les représentants du Gouvernement wallon y ont plaidé afin de recueillir le soutien nécessaire. Malheureusement, aucun autre représentant n’a voulu s’y joindre. La Cour de justice européenne ne sera donc pas saisie par la Belgique

Mise à jour 15/01/26 : Les eurodéputé·es devraient finalement se prononceront le mercredi 21 janvier 26 sur la possibilité de saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE).



⤵️ Les débats au Parlement de Wallonie, le 8 octobre dernier, sur l’éventuelle demande adressée au Fédéral pour saisir la Cour de Justice de l’Union européenne et lui demander de vérifier la conformité de l’accord Mercosur au regard des autres traités.