On l’a appris en début de semaine: en Belgique, les remboursements des médicaments contre l’obésité connaissent une hausse spectaculaire. Selon l’assureur Vanbreda, les demandes ont été multipliées par vingt entre 2021 et 2025. Parmi les noms les plus cités : Ozempic, Wegovy et Rybelsus.
Édito | Yves Raisiere, journaliste
Initialement conçus pour traiter le diabète sévère, ces médicaments sont aujourd’hui au centre d’un nouveau marché médical florissant : celui du poids.
Exemple en Belgique, où 49 % des habitant·es sont en surpoids, dont 18 % qui souffrent d’obésité.
Voici huit mots-clés pour cerner les dessous de ce basculement.
- Filon
Deux géants se partagent la table : le danois Novo Nordisk et l’américain Eli Lilly. Officiellement, leurs traitements visent le diabète, pas la minceur, mais le marché a tranché: les ventes explosent, la bataille fait rage. En 2024, la capitalisation de Novo Nordisk a dépassé le PIB du Danemark (voir “sources” au bas de ce billet), avant de s’effondrer en début d’année, au profit d’Eli Lilly. Qui, elle, grimpe dans le classement mondial des Big Pharma. Deux chiffres encore : en 2024, le filon pesait déjà 40 milliards de dollars, les analystes misent sur 150 milliards d’ici 2035. La silhouette est devenue une valeur boursière. - Cynisme
Ce boom n’a rien d’un hasard. NASH (maladie du foie), obésité, diabète, résistance à l’insuline et maladies coronariennes partagent la même racine : les excès d’un système. D’un côté, l’agroalimentaire vend du sucre, du gras et de l’ultra-transformé à prix cassé ; de l’autre, la pharma vend le remède cher et vilain. La machine tourne, engraissée par ses propres débordements. La santé publique s’est alignée sur les règles du marché de l’agroalimentaire. - Pression
En Belgique, ce marché a des visages peu connus. Quatre noms : Cargill, ADM, Bunge et Louis Dreyfus. Au sommet d’une chaîne alimentaire mondialisée, ces empires alimentent en céréales, en soja, en huile les multinationales de la malbouffe que sont Nestlé, Mondelez et compagnie. Notamment concentré autour du port d’Anvers, le secteur pèse près de 100 000 emplois et 82 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Un pilier économique national que pas un politique ne veut ébranler. Voilà pourquoi, chez nous, on parle plus volontiers de compétitivité que de santé publique. - Mainmise
Le plus cynique ? Le capital encaisse des dividendes des deux côtés de la chaîne. Ainsi, les grands fonds d’investissement américains qui détiennent des participations dans ces géants de l’agro-industrie en ont également dans Novo Nordisk et Eli Lilly, les fabricants de médicaments précités. On parle ici de BlackRock, Vanguard, State Street… Tous prospèrent sur les désordres qu’ils financent. - Réseaux
Ces participations peuvent sembler modestes : entre 4 et 12% ici ou là suivant les cas. Elles n’en suffisent pas moins à placer ces fonds parmi les plus gros actionnaires. Un pouvoir de contrôle qui, certes, ne permet pas de gouverner directement, mais un réseau – et ses intérêts interconnectés – qui a la capacité d’orienter les marchés et de dessiner la structure même de nos systèmes économiques. - Coûts colectis
Cette mainmise sur le marché coûte très cher à la collectivité. En Belgique, le coût caché de la malbouffe sur la santé est estimé à 4,5 milliards par an, au bas mot. Ceci sans compter les impacts environnementaux. Rien que pour les traitements dont il est question ici, l’INAMI a déboursé 76 millions d’euros en 2024, soit trois fois plus qu’en 2021. Dans le même temps, aucune mesure contraignante envers les multinationales de l’agroalimentaire n’a été prise. Pas de taxe sur les boissons sucrées, pas de restriction publicitaire forte. Rien que des campagnes publiques centrées sur la responsabilité individuelle. La santé est une affaire privée, l’autorégulation un cache-sexe. - Fractures
Si les personnes diabétiques bénéficient du remboursement, celles « simplement » en surpoids qui veulent disposer du traitement doivent payer aux alentours de 100 euros par mois. Résultat : seul·es les plus aisé·es peuvent s’offrir l’injection miracle. Une fracture sociale, mais aussi genrée : en Belgique, deux tiers des personnes qui s’inoculent ces médicaments sont des femmes, preuve qu’elles subissent encore et toujours des injonctions à la minceur. - Pénuries
En Belgique, la pénurie de certains médicaments liés au traitement du diabète s’aggrave depuis fin 2024. Sous la pression de la demande mondiale pour les traitements amaigrissants, notre pays fait face à des stocks limités. Un paradoxe, dans un pays où près d’un Belge sur dix est concerné par le diabète et dépend de ces traitements pour vivre normalement.
Au-delà de ce regard critique, comment ne pas s’interroger, finalement, sur le bien-fondé de médicaments qui entretiennent la dépendance sans régler notre asservissement à la malbouffe ?
Dans un pays où six ministres se partagent des compétences en matière de santé, Fédéral, Régions et Communautés continuent pourtant de miser massivement sur le traitement chimique comme outil de santé publique.
Un non-sens quand on connait les bienfaits – énormes – d’une alimentation saine et durable sur la prévention des maladies. On devrait rembourser les légumes frais et bio et les protéines végétales plutôt que certains médicaments.

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Sources
- Les remboursements des médicaments contre l’obésité ont explosé, Le Soir.
- 49 % des Belges sont en surpoids et parmi eux, 18 % souffrent d’obésité., ScienceSano.
- Novo Nordisk : la chute brutale du géant des coupe-faim, Novethic.
- Médicaments contre l’obésité : les laboratoires à l’offensive, Le Monde.
- Un marché en pleine expansion, EuroNews .
- Gavé de pub : contre la malbouffe et l’autorégulation rejoignez le mouvement, Fian Belgium
- L’industrie alimentaire est le leader incontesté dans l’industrie belge, Fevia.
- Les actionnaires de Eli Lilly et Novo Nordisk, Investing.com .
- Les coûts cachés de notre alimentation, Tchak .
- Nos assiettes sous influence, Fian Belgium.
- Disponibilité restreinte des médicaments contre analogues du GLP-1, Agence fédérale des médicaments.
- Médicaments antidiabétiques : Un remboursement consolidé pour Ozempic et les autres analogues du GLP-1, Agence fédérale des médicaments.
- Qui sont nos six ministres de la Santé, Le Spécialiste.














