En distinguant, début janvier, 51 restaurants en Arabie saoudite, le guide Michelin valide bien plus qu’une gastronomie. Il participe à une mise en scène politique soigneusement construite et contribue à rendre fréquentable un régime autoritaire.
Édito | Yves Raisiere, journaliste
Vous avez vu ?
Le guide Michelin a découvert un indicateur inédit de la démocratie. Ce n’est ni la liberté de la presse, ni l’indépendance de la justice, ni l’absence de prisonniers politiques. Non. C’est la cuisson. À partir du moment où les plats sont innovants et le dressage audacieux, une autocratie cesse d’être un problème.
On n’invente rien. On traduit simplement son communiqué publié début janvier sur sa première sélection en Arabie saoudite. Le guide y célèbre les saveurs, la créativité et l’énergie d’une gastronomie en pleine expansion, avec pas moins de 51 restaurants à l’affiche. Textes dithyrambiques et images féériques invitent les gourmet·tes du monde entier à découvrir un pays accueillant, raffiné, enraciné dans ses traditions, mais tourné vers l’avenir.
Un pays ou plutôt une expérience, une scène, ose même Michelin. Qui entérine ainsi une narration bien connue, celle de Vision 2030, programme politique et économique visant à réduire la dépendance du royaume au pétrole en misant sur le tourisme, le divertissement, le sport et le luxe. De quoi exporter l’image d’un pays désirable et, surtout, fréquentable.
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Un geste qui vaut de l’or
En s’implantant officiellement en Arabie saoudite, Michelin devient partie prenante de ce soft power. Son geste vaut de l’or, tant la reconnaissance par une institution occidentale réputée fait office de validation internationale. Ce n’est plus l’État saoudien qui se proclame progressiste, c’est un acteur culturel occidental qui le certifie, sans devoir répondre à la moindre question embarrassante.
Cette implantation en Arabie saoudite sert aussi les intérêts de Michelin. Son guide est commercialisé par un groupe industriel mondial, coté en bourse et engagé dans la conquête de nouveaux marchés. Et même si la direction affirme ne pas intervenir dans le contenu éditorial, c’est elle qui décide d’ajouter un pays à sa couverture.
En accrochant l’Arabie saoudite à son palmarès, la multinationale s’invite donc dans un territoire où les perspectives économiques sont prometteuses, à condition d’en épouser le récit dominant.
Il suffit de parcourir son communiqué pour s’en apercevoir. Les restaurants distingués sont parfaitement alignés : tables internationales, clientèle ultra aisée. Une gastronomie d’enclave, conçue pour être photographiée et publiée sur les réseaux, sans états d’âme.
Souvenez-vous de Jamal Khashoggi
Hors champ, la situation est toute autre. Amnesty International décrit un régime fondé sur la répression systématique de la dissidence, le recours à la torture, l’usage de la peine de mort et l’exploitation structurelle des travailleurs et des travailleuses migrantes.
À lire son communiqué, autant de faits que Michelin ignore. Pas même un point d’attention dans la note d’évaluation, pourtant signée par des experts dits indépendants.
Les défenseur·euses du guide rétorqueront que la gastronomie, comme les loisirs et le sport, n’a pas à se mêler de politique. Et que l’ouverture économique finit toujours par produire de la démocratie. Une sorte de libéralisme enchanteur, de marché civilisateur.
Une théorie plutôt cynique. En Chine, l’intégration au commerce mondial a renforcé le contrôle du parti. En Russie, l’ouverture économique des années 2000 a consolidé un pouvoir durablement autoritaire. Dans les pétromonarchies du Golfe, le développement international ne signifie pas ouverture démocratique.
Qui se souvient encore de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien et chroniqueur au Washington Post, démembré par une équipe d’agents envoyés depuis Riyad ? Pas Michelin. Pourtant, ce n’est pas si loin, en 2018. C’est cela, la réalité du régime de Mohammed ben Salmane. Et guère plus de justice sociale.
Des chef·fes qui refusent la distinction
Ce positionnement de Michelin témoigne également d’une vision réactionnaire, héritée d’un XXe siècle obsédé par le profit et la compétition. À rebours de cette philosophie, des chercheurs comme Olivier Hamant rappellent aujourd’hui que, dans un monde instable et proche de ses limites, ce n’est pas l’efficacité ni l’efficience qui garantissent l’avenir, mais la robustesse, c’est-à-dire la capacité à encaisser les chocs et à durer.
Ce n’est pas un hasard si, depuis quelques années, des chefs et des cheffes refusent la grande distinction, dénonçant la pression permanente de l’évaluation, la standardisation des gestes, l’impact sur la santé mentale et une obsession de la conformité. En tournant le dos au palmarès, iels rappellent que la cuisine est un espace de liberté, pas un instrument de légitimation.
Tout le contraire pour Michelin et Florent Meneaux, son PDG, prêt à offrir . Un peuple peut visiblement être oppressé si son pays est gastronomiquement au top.















