Une récolte exceptionnelle, des prix qui s’effondrent et des centaines de milliers de tonnes sans débouché : la crise actuelle de la pomme de terre en Belgique révèle les limites d’une filière agricole très performante, mais organisée autour d’une production de masse qui peine à absorber ses propres excédents. Patate toi-même ?
Chronique | Yves Raisiere, journaliste
« Vers un spectaculaire gâchis de pommes de terre. »
« 860.000 tonnes sans débouché. »
« Cent kilos de pommes de terre ne valent plus qu’un euro. »
Ces titres ont fait la une de la presse ces derniers jours. Pris séparément, ils reflètent une nouvelle crise dans le secteur agricole. Mis bout à bout, ils donnent à voir la fragilité d’une filière performante, mais mal équipée pour absorber ses propres excédents.
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient à la manière dont la filière s’est structurée au fil du temps, à partir de conditions naturelles favorables : des sols limoneux et, jusqu’ici, un climat tempéré et humide, propices à des rendements élevés et réguliers.
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Depuis le XVIIIe siècle
Cultivée depuis le XVIIIe siècle, la pomme de terre a également bénéficié du développement d’une expertise de terrain et dans la sélection des semences.
Cette complémentarité a favorisé l’expansion de la filière, entraînant la construction d’infrastructures de stockage devenues essentielles pour réguler la commercialisation des récoltes dans le temps. Les ports d’Anvers et de Zeebruges ont, eux, facilité leur exportation.
Depuis plus de vingt ans, des groupes comme McCain, Clarebout, Lutosa, Aviko et Cie ont enfin installé en Belgique d’importantes usines capables de transformer chaque jour plusieurs milliers de tonnes de pommes de terre en frites et autres produits surgelés.
Peu à peu, la production agricole s’est ainsi ajustée aux besoins d’une chaîne industrielle conçue pour fonctionner sans interruption. Les statistiques sur les surfaces cultivées indiquent ainsi une progression continue : environ 92 000 ha en 2022, plus de 101 000 ha en 2024 et près de 108 000 ha en 2025. L’enjeu est de garantir des volumes importants pour alimenter des outils dimensionnés pour un marché international en forte croissance mais soumis à l’ultra concurrence et à diverses « trumperies » sur des droits de douane.
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Patates: une récolte record en 2025
Reste que l’agriculture ne se plie pas toujours à qui entend lui dicter sa loi. Les rendements agricoles varient par exemple selon les conditions climatiques. La récolte 2025 en donne une illustration frappante : la production nationale a atteint environ 5 millions de tonnes. Soit soit 900 000 tonnes de plus que l’année précédente; un niveau record depuis 2017.
On touche ici à une limite structurelle du modèle. Dans sa thèse, le biologiste Olivier Hamant rappelle que les systèmes les plus robustes ne sont pas les plus efficients, mais ceux qui conservent des marges d’adaptation réparties dans l’ensemble du système. Or l’organisation très optimisée de certaines filières agricoles réduit précisément ces marges de manœuvre.
En Belgique, environ 70 à 80 % des volumes de production de la pomme de terre sont négociés à l’avance via des contrats passés avec les transformateurs, afin de leur garantir un approvisionnement stable et sécurisé. Les quantités produites au-delà de ces engagements contractuels se retrouvent exposées aux fluctuations du marché libre, où les prix peuvent chuter fortement en cas de récolte abondante.
Une spécialisation qui empêche la diversification
Dans une telle mécanique, les marges d’adaptation dont parle Olivier Hamant reposent donc en grande partie sur les producteurs et les productrices. Seules les exploitations les plus solides financièrement peuvent absorber les risques liés aux aléas climatiques, aux variations de rendement et aux coûts de culture, particulièrement élevés pour la pomme de terre.
Au-delà du phénomène de concentration qu’il entraîne, ce modèle productif a des conséquences plus larges. L’extension continue des surfaces consacrées à la culture de la pomme de terre accentue la spécialisation agricole du territoire, au lieu de favoriser sa diversification. Elle s’accompagne d’une pression accrue sur les sols, liée à l’intensification des pratiques, au labour et à l’érosion.
L’usage important de pesticides et de fongicides liés à cette culture place par ailleurs la Belgique parmi les pays européens où la consommation de produits phytosanitaires par hectare est la plus élevée. Avec ses impacts sur la biodiversité et la santé.
Plus globalement, un situation et des renversements que connaissent d’autres filières agricoles organisées autour de la recherche de performance, de la production de masse et de l’exportation.
















