Quand un agriculteur bio assigne TotalEnergies en justice, ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme face à une multinationale. C’est un procès souligne l’incapacité du monde politique à défendre le bien commun.
Édito | Yves Raisiere, journaliste
Pour un agriculteur ou une agricultrice, choisir l’agroécologie ou le bio, c’était déjà placer la barre haut. Le dérèglement climatique alourdit encore la charge, comme le révèle The Farmer Case [1]. Ainsi, aujourd’hui, paysans et paysannes doivent aller en justice pour défendre ce qui relève pourtant du bien commun.
The Farmer Case, c’est l’action en responsabilité civile introduite devant le tribunal de l’entreprise de Tournai par Hugues Falys contre TotalEnergies.
L’agriculteur accuse la multinationale de l’énergie d’avoir contribué au dérèglement climatique, qui a fragilisé son activité. Il espère faire un exemple. La pousser à adopter un plan de transition crédible, réduire ses émissions, arrêter ses nouveaux investissements fossiles. Après tout, si un agriculteur gagne dans ce dossier, cela peut inciter d’autres personnes à agir juridiquement.
Les premières audiences se sont tenues ce mercredi 19 novembre. Au moment même où, à Belèm, au Brésil, la COP30 tente d’accoucher d’un texte censé aligner les États sur une trajectoire compatible avec le climat.
Voilà pour le cadre. Mais ce que raconte ce procès dépasse le volet agricole.
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Bien au-delà de David contre Goliath
À première vue, tout semble se jouer dans un rapport de force que l’expression David contre Goliath résume très bien : un agriculteur bio, avec des moyens limités, face à une multinationale capable d’étirer les procédures sans jamais s’essouffler. Quand TotalEnergies joue la montre, elle protège ses profits. Quand un fermier perd du temps, il perd vite une saison. Deux temporalités qui se télescopent.
Si on regarde un peu plus loin, ce procès dessine une dissymétrie injuste. On demande aux agriculteur·ices d’être les pionnier·ères d’un futur climatique incertain. On leur demande de tout changer, de tout anticiper. C’est justifié. Le problème? Celles et ceux qui se battent pour produire mieux sont les plus exposés, malgré leur exemplarité. Pendant ce temps, les entreprises fossiles se planquent derrière des systèmes de compensation carbone qui leur permettent de différer leurs efforts, alors que ces mécanismes posent de plus en plus question.
Cette inégalité va nous coûter très cher. Le nombre de sécheresses augmente, c’est un fait scientifique. Les risques d’inondations aussi. Celles de 2021 ont été un premier coup de semonce. Près de 2,8 milliards d’euros pour la seule Wallonie. Si un événement de cette ampleur se reproduit — et le dérèglement climatique rend ce scénario probable —, ce sont encore les agriculteurs·ices, les communes, les Régions, le Fédéral qui paieront. Pas ceux qui ont choisi la fuite en avant.
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L’environnement, un devoir régalien
C’est sur cette notion d’injustice sociale que le Farmer Case symbolise un renversement des responsabilités. Au XXIᵉ siècle, en pleine tempête climatique et crise de la biodiversité, défendre l’environnement devrait s’apparenter à un devoir politique aussi régalien que la Défense.
Ce n’est pas le cas. la Belgique continue de grimper dans le classement des pays qui en font le moins pour le climat. Nous sommes à la 37° place, soit deux “de mieux” que l’an dernier. Un résultat qui n’est pas aligné sur les objectifs de l’accord de Paris, à savoir garder le réchauffement mondial bien en deçà de +2°C.
Pendant ce temps-là, les partis au pouvoir laissent un citoyen aller au charbon. Heureusement, derrière Hugues Falys, trois ONG majeures : FIAN, Greenpeace et la Ligue des droits humains. À ses côtés, un réseau de juristes, de scientifiques, de citoyens qui argumentent, documentent et financent. Devant lui, un mouvement mondial où les tribunaux deviennent des laboratoires du droit climatique et environnemental.
Ne plus (trop) compter sur le politique concernant le climat. Se défendre. Tenir. Ensemble. En tant que citoyen·nes. C’est la leçon du Farmer Case.
➡️ Pour en apprendre davantage sur The Farmer Case et soutenir la cause, c’est ici.
[1] Expression stratégique choisie par le réseau autour de Hugues Falys pour faciliter la couverture médiatique et rendre l’affaire plus visible à un large public.
















