Au Maroc, dans le Rif, quatre frères viennent de relancer les cultures de cannabis que leur père avait pourtant abandonnées, la peur au ventre. Entre corruption, peur de la prison et espoir d’une vie meilleure, leur histoire révèle combien l’agriculture vivrière pèse peu face au marché du « kif » à destination de l’Europe.
Augustin Campos, journaliste
Elle détonne, l’opulente demeure blanche bordée de grands arbres. Deux étages et un toit de briques, tout en haut de la colline. Autour, il n’y a que des petites bicoques en terre-paille, recouvertes de tôle, de plastique ou de branchages. Celle qui dépasse, c’est la maison de celui qui a été pendant longtemps « l’un des plus gros trafiquants de cannabis du coin », précise Hassan[1], qui habite à deux pas de là.
Du haut de sa vingtaine, Hassan est tout en bas de l’échelle du cannabis. Avec ses grands frères, il vient de relancer l’exploitation familiale, longtemps consacrée à la culture de céréales et de légumes. Car ici, l’agriculture traditionnelle ne suffit pas pour vivre. Dans ces montagnes enclavées du nord-ouest du Rif marocain, marginalisées pendant des décennies par le pouvoir central, l’heure est aux semailles de cannabis.
Le jeune homme aux boucles châtains vient d’avaler quatre à quatre la pente qui mène au terrain cabossé pour y déplacer les asperseurs, qui pulvérisent en continu des gouttelettes sur la plantation. Sur la parcelle la plus plate, les plants de cannabis verdoyants atteignent déjà presque un mètre de hauteur, quatre semaines à peine après avoir été semés.
« Nous, c’est de la pakistana qu’on a plantée, je crois, dit-il, essoufflé, avant de jeter un œil vers les voisines qui récoltent les derniers blés. En hiver, les gens cultivent le grain pour faire du pain, et l’été, ils se mettent au kif. »
Deux femmes en tenue traditionnelle Jbala (du nom des habitants de cette région), une robe zébrée en rouge et blanc, s’échinent à couper les épis dorés à la faux. Elles paraissent toutes petites, sous le majestueux caroubier qui leur fait de l’ombre.
Une corruption endémique
Autour d’Hassan, partout où se pose le regard, des lopins aux formes irrégulières, couleur ocre, tranchent avec les forêts de chênes et de caroubiers qui couvrent les deux versants de la vallée. Alors que le printemps se termine, la saison du kif débute dans ce village situé quelque part entre la côte et la touristique « ville bleue » de Chefchaouen.
Les travailleurs, souvent en famille, s’agrippent à ces terres abruptes et peu hospitalières pour semer des graines européennes ou nord-américaines. En divers endroits, la forêt a été ratiboisée pour laisser place à une plantation. Dans le Rif, la pauvreté est prégnante, et le travail agricole dans les cultures de cannabis – très peu mécanisé – la principale source de revenus. D’ici, le Maroc urbain, industrieux et prospère semble bien loin, tout comme lui, des serres de tomates et de concombres destinés à l’Europe.
Ces cultures de cannabis sont illégales au Maroc, le plus gros producteur mondial à destination du trafic. Si, depuis 2021, le pouvoir légalise à la marge la production à destination du prometteur marché thérapeutique et cosmétique, Hassan et sa famille ne sont pas concernés. Car leur province n’est pour l’instant pas incluse dans cette lente révolution. Il faut ruser pour produire.
Pour faire pousser les variétés importées, très populaires car plus productives, l’irrigation est indispensable. Un peu partout dans la vallée, les tuyaux filent dans les fossés le long des routes, ou ont été fixés sous le goudron. Tous mènent à l’oued qui coule généreusement dans la vallée. Au bout, chaque producteur a discrètement calé sous les pierres une pompe à eau, qui tourne 24h/24 durant au moins trois mois. La fratrie vient d’installer la sienne.
















