Agriculture : les six tensions que révèle le film « Au nom de la terre »

  • Yves Raisiere / journaliste

Déjà plus d’un million d’entrées pour le film Au nom de la terre, un drame paysan basé sur une histoire vraie. Celle d’un agriculteur qui, confronté aux dettes et à une perte de sens, se suicide. 

Pour Philippe Baret, docteur en agronomie (UCL) et président de l’association SOS Faim, ce film souligne aussi et surtout la difficulté de basculer vers d’autre(s) modèle(s). En cause, des tensions et des freins notamment liés à certaines questions d’ordre culturel (*). 

Passer d’une route à l’autre demande d’abord de prendre conscience de ces tensions, de ces freins, de ces verrous, explique Philippe Baret. En voici six…

1. Une  temporalité différente entre urbains et ruraux

Selon l’expert, une des grosses tensions dans le secteur de l’agriculture provient d’une différence de temporalité

« En milieu urbain, on est sur un temps court, un sentiment d’urgence. Exemple avec le mouvement pour le climat, qui met en avant cette urgence. En milieu paysan, c’est l’inverse : on est sur un temps plus long, qui s’explique par les contraintes de production, les conditions climatiques, le temps nécessaire à l’acquisition des connaissances. » 

Pour diminuer la tension qui nait de cette différence de temporalité, ce qu’il faut, observe Philippe Baret, c’est construire des scénarios pour le futur« Ils permettent de dire à ceux qui sont dans l’urgence qu’on a pris la bonne trajectoire, et à ceux qui sont dans un temps long qu’on est sur un cap partagé avec eux. »

Trois trajectoires sont sur la table, pointe le docteur en agronomie : la fuite en avant, l’effondrement et la transition, celle qui lui parle le plus (lire en bas de page).

2. Des agriculteurs uniquement formés pour produire

Pour Philippe Baret, la perte de repères qui frappe le monde agricole est principalement due au fait qu’aujourd’hui, l’agriculteur est uniquement pensé comme un producteur.

« Prenez le secteur laitier en Wallonie, analyse le spécialiste. Les éleveurs wallons sont uniquement formés comme des producteurs. Avec, pour unique objectif, le nombre de litres de lait qui sortent de l’exploitation. La grande majorité ne sont pas acteurs de leur filière, tant sur la transformation du lait que sur la création et le développement de coopératives, ou encore du marketing.

Résultat ? Sans que cela soit questionné, une partie importante de la production wallonne part à l’exportation vers l’Afrique de l’Ouest, sous forme de lait en poudre qui est ré-enrichit à l’huile de palme.

« Bref, on détruit le sens du produit, tant pour l’éleveur wallon que l’éleveur africain. » 

Même constat de façon plus globale : « La plupart du temps, on parle aquaponie, permaculture, agriculture urbaine, etc.  Bref, on aborde le problème de façon très spécifique, on cible des types de production alors que les enjeux ne sont pas là. Les enjeux, c’est la façon dont les filières peuvent se réorganiser, se construire, se développer. On doit penser au niveau du système, pas au niveau du champ ou de l’animal. »

3. Deux visions opposées de la nature

Autre pierre d’achoppement, la différence de vision qui existe sur le métier entre citoyens et agriculteurs.  

« Les agriculteurs sont en contact quotidien avec la nature, observe Philippe Baret. A ce titre, ils n’arrêtent plus de se faire traiter de pollueurs. Les citoyens attendent d’eux qu’ils se comportent comme des espèces de gardiens de parcs nationaux. Mais les agriculteurs ne conçoivent pas leur rôle ainsi ; ils ne sont pas là pour regarder les herbes et les arbres pousser. Leur job, c’est de produire, de nourrir, d’optimiser leur système. Ils peuvent le faire avec la Nature mais pas dans la contemplation.» 

Dans les grandes villes, certains citoyens s’imaginent qu’il suffit de faire un petit jardin derrière chez eux pour être agriculteurs

Philippe Baret, agronome et président de SOS FAIM

Pour l’expert, ces deux dimensions culturelles contradictoires créent une énorme incompréhension. 

« Ajoutez-y le fait – je caricature à peine – que dans les grandes villes, certains citoyens s’imaginent qu’il suffit de faire un petit jardin derrière chez eux pour être agriculteurs, ou qu’il suffit de suivre de deux jours de formation pour le devenir. »

A la clé, un fossé entre le monde urbain et le monde rural qui est en train de s’accentuer. «Pourtant, seul le développement durable et rural permettra de retrouver plus de justice sociale. Et c’est sa présence qui sera un facteur de stabilité écologique et environnementale.»

D’où la nécessité de réconcilier villes et campagnes. « Un dialogue peut s’enclencher autour des nouvelles filières et des scénarios de transition, remarque Philippe Baret. Et pour ça, il faut remettre en question les modèles qui ne font plus sens que pour les financiers, et faire sauter tous les verrous. »  

@ Philippe Lavandy

4. Une conception contraire de la modernité

S’il est aussi une dimension culturelle qui impacte notre capacité à entrer en transition, c’est celle liée à la notion de modernité. 

« C’est quoi la modernité, questionne Philippe Baret ? Prenez Bill Gates, l’ex-boss de Microsoft devenu philanthropeIl a lancé des initiatives sur le plan agro-alimentaire. Il veut avoir un impact. Et puis on se rend compte que ce qu’il pousse, c’est un modèle basé sur les OGM, les engrais et une forme de modernité digitale qui l’arrange bien. Ce n’est pas du tout ça qui va permettre la transition. »  

Ce que Bill Gates pousse, c’est un modèle basé sur les OGM, les engrais et une forme de modernité digitale qui l’arrange bien

Philippe Baret, agronome et président de SOS FAIM

Exemple encore, celui de Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien qui vient de recevoir le prix Nobel de la Paix. 

« Certes, il a bossé pour amener la paix et la démocratie dans son pays. Mais à côté de ça, il veut mettre en place un système de production basé sur les OGM et les engrais, parce qu’il pense que c’est ça le progrès de l’agriculture en Afrique. »

Pour Philippe Baret, la modernité, ce n’est pas ça, ce n’est pas la technologie; la modernité, c’est de pouvoir s’émanciper, c’est de rechercher plus de justice sociale, notamment sur le plan d’une alimentation de qualité pour tous.  

« Les agriculteurs ont toujours une volonté d’émancipation. Tous ceux que j’ai rencontrés rêvaient que leurs enfants puissent faire des études. Pas d’acheter une bagnole. Pas d’avoir un nouveau téléphone. On a pourtant voulu leur donner cette émancipation via les progrès techniques. Alors, ils ont eu de plus gros tracteurs mais… ils se sont endettés. »

5. Des syndicats majoritaires qui formatent trop

Autre dimension culturelle, encore, qui freine la transition, le manque de reconnaissance de la diversité du monde agricole.   

« Sur le terrain, le monde agricole est très ouvert, assure l’expert. Les agriculteurs y sont en recherche, en compétition. Mais culturellement, le discours dominant est qu’il faut être tous ensemble. »

Exemple typique avec les syndicats agricoles majoritaires, affirme-t-il : « En Belgique ou en France, ce qu’ils défendent, c’est que les agriculteurs sont tous familiaux, tous paysans. Tant celui qui a mille bêtes que celui qui en a cinquante. Ce n’est pourtant pas la même chose. » 

6. Un rapport de force à l’origine du déséquilibre  

Dans la balance, il y a encore le poids du système actuel dominant.  

« En général, quand on donne de l’autonomie de décision aux paysans, aux agriculteurs, ils font des choses cohérentes, assure Philippe Baret. Or aujourd’hui, ils n’ont plus cette autonomie. » 

Pourquoi ? Parce qu’ils sont pris dans une logique capitalistique, pris dans un rapport de force où ils n’ont rien à dire, observe l’agronome. « Comme expliqué, on leur demande juste de fournir un produit spécifique. Ils ne sont plus acteurs de leur(s) filière(s), donc ils n’ont plus la capacité de peser sur le système. »

Une coopérative, c’est sérieux, ça peut tenir sur le long terme. Et surtout, ça peut aider à relâcher le rapport de force 

Philippe Baret, agronome et président de SOS Faim

Preuve en est un débat qui, très souvent, se focalise essentiellement sur les prix. Selon Philippe Baret, il devrait pourtant dépasser la question classique d’une juste rétribution. 

« Le constat traduit d’abord et avant tout une non-capacité à être agent de son propre développement. Le rapport de force fait qu’ils ne se perçoivent comme acteur de la société avec un rôle social. Ils se sentent exclus. »

D’où l’intérêt de démonter les modèles, de se réorganiser, de redévelopper les coopératives. 

« C’est bien plus qu’une petite solution sympathique. Une coopérative, c’est sérieux, ça peut tenir sur le long terme. Et surtout, ça peut aider à relâcher le rapport de force ; elle redonne aux professionnels du secteur un rôle, pas seulement de producteur, mais aussi de quelqu’un qui décide de ce qu’il commercialise, comment et pourquoi. »

(*) Philippe Baret développe ce point de vue dans le numéro 137 de Défis Sud (SOS Faim), qui vient de sortir de presse. 

©Philippe Lavandy

Fuite en avant, effondrement, transition : sur trois trajectoires pour le futur, une seule vraiment résiliente

Pour rapprocher les milieux urbains et ruraux, ce qu’il faut, observe Philippe Baret, c’est cerner des scénarios pour le futur. Il en a identifié trois : la fuite en avant, l’effondrement ou la transition. 

1. La fuite avant : « C’est continuer le modèle actuel en essayant de l’adapter pour faire taire les critiques. En faisant croire, par exemple, que l’innovation et le progrès technique permettront de dépasser les limites. Mais en réalité, dans cette trajectoire, rien n’est remis en question ; ni le modèle, ni les inégalités sociales. »

2. L’effondrement : « C’est un modèle très à la mode, surtout chez les plus jeunes. Il est en fait inspiré par des travaux datant des années septante. Ceux-ci montraient que les trajectoires prises allaient conduire à une crise profonde et à un effondrement inévitable. Avec l’obligation de se préparer à l’après-effondrement. C’est une vision très noire, essentiellement basée sur les ressources naturelles » ou le changement climatique. Ce modèle a lui aussi des difficultés à accommoder la question de la justice sociale. Sur ce plan, d’ailleurs, il ne stipule pas que cet effondrement est en cours, telle une maladie lente qui ronge nos sociétés. »

3. La transition : « C’est la trajectoire qui me parle le plus. Parce qu’elle induit un vrai changement de route. Une trajectoire qui ne peut plus être dépendantes des ressources fossiles, qui doit redonner de l’autonomie aux agriculteurs, qui doit relocaliser l’agriculture, qui doit s’appuyer sur la nature au lieu de vouloir la maitriser… Bref, une trajectoire volontariste. Clairement, l’urgence dit qu’on est à un carrefour, qu’il faut prendre des décisions, notamment pour les problèmes agricoles et alimentaires. »

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