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Covid-19 : des truites aux poulets industriels en passant par les escargots… ces denrées délaissées

Des litres de bière et de lait de chèvre en surstock. Des truites en sursis prolongé. Des poulets industriels délaissés… Si le Covid-19 a mis à l’honneur les producteurs en circuit court, d’autres sont à la peine. Le point avec le Collège des producteurs.

Clémence Dumont et Sang-Sang Wu, journalistes

Représentant les différentes filières agricoles wallonnes, le Collège des producteurs pilote depuis trois semaines un observatoire des effets de la crise liée au Covid-19. Premiers constats ? Si les ventes en circuit-court cartonnent, certains producteurs sont fortement impactés par les mesures de confinement.

Exemple avec la bière : plus d’un tiers des brasseries wallonnes sont à l’arrêt. Et, pour les brasseries qui ont choisi de maintenir leurs activités, les ventes ont chuté de 60 à 90%. Cafés fermés, rassemblements interdits, etc. : le temps n’est pas à la fête pour les producteurs d’alcool. 

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Piscicultures : les bassins s’engorgent

Un autre secteur à la peine et dont on parle peu, c’est celui de la pisciculture. La Wallonie en compte une quarantaine. Les truites, élevées surtout pour repeupler les rivières et fournir les restaurants, constituent 80% de leur production. 

© Philippe Lavandy

Francis Dupont, pisciculteur bio de La Truite de Freux (province de Luxembourg), a confirmé à Tchak! se sentir complètement démuni. « La pêche étant interdite en rivière, les rempoissonnements de printemps pour l’ouverture de pêche à la truite – qui a lieu normalement le troisième samedi de mars – sont supprimés. Tout est à l’arrêt : je n’ai plus aucune rentrée d’argent alors que normalement, au printemps, ce sont des dizaines de milliers d’euros qui doivent arriver. »

Son autre gros canal de vente, les restaurants, est également bloqué : « À Bruxelles, le restaurant étoilé Bon Bon me prenait 180 à 200 truites toutes les semaines. Sans compter tous les autres. » 

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Escargots et fleurs comestibles : aucun débouché

Si les consommateurs passent plus de temps derrière les fourneaux, ils privilégient les aliments de base. Certains produits de niche, que les gastronomes préfèrent confier aux cuisiniers professionnels, sont négligés. Ainsi en va-t-il des truites mais aussi des escargots, pour citer une autre spécialité wallonne, ou encore des fleurs comestibles

© Philippe Lavandy

« Je ne travaille qu’avec des restaurants. Et si certains avaient lancé un service traiteur, ils n’ont pas tous continué. La majorité de mes clients ont simplement fermé leurs portes, déplore ainsi Stéphanie de Bellefroid, productrice de fleurs comestibles et fondatrice de Capucine à table.  On ne sait pas quand les restaurants vont rouvrir et comme je suis sur un marché de niche qui n’est pas la base de leur cuisine, il faudra voir si mes fleurs comestibles seront le genre de produits qu’ils vont acheter en recommençant. »

Fromages de chèvre et de brebis : pas simple

Les producteurs de fromages de chèvre et de brebis bataillent également pour ne pas se retrouver sur la paille. Alors qu’on se trouve en plein pic de lactation, les éleveurs ne peuvent pas cesser de traire leurs animaux. Pour limiter les pertes, ils essayent de stocker plus de fromages affinés ou de se réorganiser en urgence pour vendre en dehors des marchés, restaurants et cantines collectives, leurs débouchés commerciaux traditionnels. Mais tous les consommateurs ne sont pas prêts à faire des kilomètres pour un crottin.

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Produits laitiers : une chute des prix

Les éleveurs de vaches laitières sont aussi touchés, mais plutôt parce qu’ils sont soumis aux aléas du marché mondial. Tandis que les briques de lait frais ont du succès, la diminution des exportations de poudre et de beurre fait en effet chuter les prix. Partout en Europe, les producteurs font pression pour que la Commission européenne régule les volumes de lait disponibles.

Pommes de terre : les stocks débordent

Les producteurs industriels de pommes de terre ne savent plus non plus où stocker les tonnes de tubercules qu’ils écoulent via les chaînes de restauration rapides et sous forme de produits surgelés, dont la majorité est destinée à l’exportation.

« La Belgique est le plus grand exportateur de produits surgelés à base de pommes de terre au monde, dont un tiers est vendu en dehors de l’UE », rappelait fin mars la Fédération wallonne de l’agriculture, aux aguets.

Poulets : une situation contrastée

Pour les aviculteurs, dont la filière est en grande expansion en Wallonie, la situation est plus contrastée. Quelque 3.000 rôtisseries belges ont été obligées de fermer, ce qui représente tout de même 15% des volumes d’abattage de poulets, d’après Emmanuel Grosjean, coordinateur du Collège des producteurs. De plus, la quasi-paralysie des établissements horeca impacte sévèrement les ventes de poulets standards. 

© Philippe Lavandy

« Les poulets de qualité différenciée et biologiques se vendent très bien et sont même en sous-offre. Les gens prennent le temps de cuisiner un poulet entier. En revanche, il y a trop de poulets standards. Leur prix a diminué à 85 cents et pourrait passer à 75 cents (contre 95 cents avant les mesures de confinement) », précise Emmanuel Grosjean.

Viande : une certaine inquiétude

Les agneaux de Pâques, eux, n’auront pas eu à patienter : l’offre wallonne est très modeste et les producteurs ont reçu suffisamment de commandes. Globalement, les achats de viande ont d’ailleurs augmenté. Mais les éleveurs de bétail s’inquiètent de la hausse des prix des matières premières qui permettent d’alimenter leurs bêtes, un marché lui aussi mondialisé. Si certains producteurs de porcs locaux tirent leur épingle du jeu grâce aux ventes en boucherie et commerces de proximité, les porcs de qualité standard sont globalement en suroffre. « Donc les producteurs gardent leurs porcs plus longtemps, mais ils doivent aussi les nourrir plus longtemps », relève Emmanuel Grosjean.

« Dans les abattoirs, le taux d’absentéisme varie de 10 à 40% »

Et qu’adviendra-t-il si les abattoirs n’ont plus de personnel pour tuer les animaux amenés par les éleveurs ? « Le taux d’absentéisme varie de 10% à 40%. Cela engendre des coûts doubles, résume le coordinateur du Collège des producteurs. Il faut payer les gens malades et les remplaçants. Certains commencent à envisager le chômage technique plutôt que de maintenir leur activité, donc c’est un gros point d’attention pour le flux. »

Maraichage et horticulture : ça chauffe

Enfin, on a déjà parlé de la pénurie de travailleurs saisonniers dans le secteur du maraîchage et de l’horticulture. De manière générale, les producteurs de légumes ne manquent guère de bouches à nourrir et c’est plutôt la surcharge de travail qui guette.

+++ La Wallonie est très loin de l’autosuffisance alimentaire

Si les données de l’observatoire de la crise confirment une hausse des achats en circuits-courts estimée entre 10 et 30%, pour les maraîchers la demande en direct a doublé, voire triplé, selon le Centre interprofessionnel maraîcher (CIM). 

« On approche d’une saturation de l’offre en circuit-court. Certains maraîchers pourraient planter plus, mais les nouvelles habitudes de consommation vont-elles perdurer ? La plupart préfèrent rester prudents », observe Emmanuel Grosjean. 

On le voit, l’agriculture wallonne regorge tant de producteurs fragilisés par leur dépendance au commerce mondial que de paysans tournés vers le marché local pour qui les défis sont essentiellement logistiques. Mais, s’agissant des seconds, les consommateurs peuvent un peu plus facilement changer la donne. Dès maintenant.

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