Agriculteur dans son champ
Les agriculteurs sont coincés sur un immense champ de bataille depuis 60 ans. A gauche, la politique agricole commune (PAC), à droite, les lobbies de l'agro-alimentaire. © Belga

PAC saison 3 : les paysans morflent, la planète aussi

Au coeur de votre assiette, un champ de bataille. D’un côté, l’Union européenne et sa politique agricole commune (PAC). De l’autre, les lobbies de l’agro-alimentaire. Coincé au milieu, les agriculteurs. Cinquante ans d’histoire, et troisième saison en cours. Les paysans morflent, la planète aussi. Rétro-acte en trois moments géopolitiques clés.    

Yves Raisiere Journaliste | yrai@tchak.be

« En général, quand on parle de la politique agricole commune (PAC), on entre dans un débat technique de distribution des paiementsSouvent, on oublie les moteurs principaux et le contexte géopolitique, déterminants. »

Au tableau noir, Gérard Choplin, ingénieur agronome français expatrié à Bruxelles depuis 1989. Avec d’autres, il a jeté les bases de la Coordination paysanne européenne[1] en 1986, à la base d’un mouvement paysan mondial, Via Campesina, (1993). Il participe aux débats sur la PAC depuis 1982. C’est dire s’il connait l’histoire. Il vous la raconte en trois moments géopolitiques clés.   

01 Le mur de Berlin et la guerre froide

En 1962, l’idée de mettre en place une politique agricole commune existe depuis quelques années déjà. A la manœuvre, les pays de la  Communauté économique européenne (CEE) : le Benelux, la France, l’Italie et l’Allemagne de l’Ouest. Leur objectif : garantir la stabilité et la sécurité alimentaire. Jusque-là, les négociations traînent. 

+++ Cet article est au sommaire du numéro 4 de Tchak!

« La construction du Mur de Berlin va tout précipiter, raconte Gérard Choplin. On est en pleine guerre froide. Face à face, le bloc communiste et le bloc capitaliste. Les Américains  mettent la pression. Ils veulent une Europe forte face aux Soviétiques. »

Bâtir un mur économique contre un mur idéologique, pour éviter, aussi, que les partis communistes présents à l’Ouest ne gagnent en influence. « Si c’était la misère, si les gens n’avaient pas suffisamment à manger pour pas cher, ils risquaient de voter rouge », sourit le spécialiste. 

Pour booster la production, la CEE décide de protéger le marché européen, grâce à des droits de douanes élevés. « En parallèle, elle a garanti les prix aux agriculteurs. Elle a aussi octroyé des indemnités viagères de départ. Si vous laissiez votre ferme à un jeune ou quelqu’un qui voulait agrandir, vous receviez une prime. Les trente Glorieuses ont besoin de bras pas chers pour l’industrie. »

A partir des années 60, on a a commencé à produire beaucoup, pas très bien, pas très bon, analyse Gérard Choplin. © Philippe Lavandy

Autre mesure: le recours croissant aux engrais de synthèse, aux pesticides et à la génétique. Résultat ? « On a commencé à produire beaucoup, pas très bien, pas très bon, analyse Gérard Choplin. C’était la volonté de nourrir les villes comme les gouvernements africains le font aujourd’huiEt dans le cas présent, ça a plutôt réussi. »

Trop bien même ! En moins de 10 ans, la CEE se met à produire des millions de tonnes d’excédents . « En cas de surproduction, les prix baissaient ; la CEE achetait alors les excédents pour faire remonter les cours et finançait leur exportation. » 

Les Etats-Unis aussi s’en sortent bien. Ils exportent des millions de tonnes de maïs et de soja et le modèle d’élevage intensif associé. « Ce soja riche en protéines, l’Europe, elle, n’en produit pas. Tout bénéfice pour les Américains, qui lui ont dicté leur règle : oui à la PAC, mais pas de droit de douane sur l’alimentation animale! En pleine guerre froide, les USA protègent l’Europe de l’Ouest et y imposent leur loi.»

Résultat : l’élevage s’intensifie et se déplace vers les régions proches des ports d’importation : « Anvers, Rotterdam, Brest, Hambourg, Tarragona,…. Cela a bouleversé la carte de l’élevage. Le jambon d’Ardenne s’est fait avec des porcs flamands et le saucisson auvergnat avec du porc breton. »

02 Reagan, Thatcher et le néolibéralisme

Deuxième contexte géopolitique qui a marqué la Politique agricole commune (PAC), celui qui a prévalu à partir des années 80. A l’horizon, la réforme PAC de 1992. 

Tout commence en 1986 par un nouveau cycle de négociation au niveau du Gatt, l’ancêtre de l’organisation mondiale du commerce (OMC). Parmi les chefs d’états autour de la table, deux personnalités. « C’étaient les années Margaret Thatcher et Ronald Reagan, s’exclame Gérard Choplin. Le début du néolibéralisme. L’idée, c’était moins d’État, plus de commerce.» 

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[1] La CPE est devenue la Coordination européenne Via campesina en 2008

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