La boîte à tartines, symbole de la méritocratie parentale
La boîte à tartines, symbole de la méritocratie parentale. © Adobe Stock

Collations et boîtes à tartines, symboles de la méritocratie parentale

A l’école, les injonctions liées aux collations et aux boites à tartines sont le symbole d’une responsabilité individuelle et d’une méritocratie parentale qui restent maximales. Elles mettent en tension permanente les personnes plus vulnérables. Raison pour laquelle les témoins du vécu/militant.e.s et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) demandent la gratuité totale des repas et collations pour les enfants et les jeunes.

Carte blanche | Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau Wallon de lute contre la pauvreté (RWLP)

Le marronnier médiatique de septembre, qui aborde les frais de la rentrée scolaire, rappelle depuis des années que l’école n’est toujours pas gratuite en FWB[1], sauf exception. C’est un fait : les coûts liés à la rentrée et à la vie scolaire font particulièrement mal au portefeuille des parents dont les ressources financières sont faibles ou insuffisantes. Et cela a souvent des répercussions sur les enfants et les jeunes concernés. Les frais les plus souvent pointés du doigt ont trait à l’équipement matériel, mais il y a aussi beaucoup à dire à propos des collations et des boites à tartines à l’école.  

Sans répit de septembre à juin

L’expérience quotidienne des parents qui vivent dans le trop peu de tout, et qui tentent pourtant de correspondre aux prescrits des écoles en matière de collations et repas de midi – sans toujours arriver à rencontrer ce qui est estimé comme une évidence par les ménages qui ne connaissent heureusement pas la pauvreté -, est rude pour le moral et le portefeuille. Car les repas et les collations, c’est chaque jour scolaire : c’est sans répit de septembre à juin !

Lorsque le budget familial est calculé en fonction du nombre de pains encore à acheter jusqu’à la fin du mois, se voir imposer l’achat d’un fruit, d’un légume ou d’autre chose que du choco est souvent vécu comme une dépense impossible. Et le terrible mauvais paquet de chips ou la barre de chocolat glissé dans le sac en lieu et place de repas – stigmate d’une négligence qui colle encore trop aux culottes des pauvres – , conduiront souvent à l’interprétation d’une défaillance familiale.

La responsabilisation individuelle et la méritocratie parentale restent ainsi maximales dans le cadre de ces collations et de ces boîtes à tartines, alors que le contexte devrait plutôt mener à un questionnement politique sur la réduction des inégalités en matière d’accès à une alimentation de qualité en promouvant des repas et des collations gratuites dans les écoles.

+++ Cet article est au sommaire du numéro 7 de Tchak! (automne 2021)

« Le premier septembre, c’est le retour de la boule au ventre »

« Le retour du premier septembre, c’est pour plein de parents la joie, la fierté, le sourire pour accompagner ses enfants à l’école, le soulagement aussi parce que deux mois de vacances c’est long et que le retour à l’école, c’est aussi savoir les enfants pris en charge, nous a récemment raconté cette mère de deux enfants (7 et 5 ans). Pour moi, maman seule qui ne voit pas la différence entre l’été et l’année, c’est surtout le retour de la boule au ventre, la peur du comment garder la face, comment répondre aux attentes de l’école. » 

Une peur qui commence d’emblée avec les attentes des institutrices pour les cahiers, le matériel, les collations. « Le jour des collations saines, il faut un fruit et encore pas n’importe lequel. Oui mais moi, je fais mes courses en fonction de mon budget, du prix des aliments et les fruits frais, les légumes c’est cher ; et puis, je n’ai pas de magasin près de chez moi, donc en semaine, je n’ai pas toujours ce qu’il faut ou alors la banane est trop mûre, ou il faut une poire, ou un fruit d’ailleurs comme une mangue parce que l’instit a décidé que c’était la semaine du fruit exotique. »

À la longue, la pression psychologique qui résulte de ces injonctions devient intenable d’autant qu’elles touchent à un tabou. « Début du mois, j’y arrive encore, mais après, plus les semaines passent, plus c’est dur. Je n’ose pas en parler à l’école, car ils ne comprennent pas et c’est trop la gêne ! Ne pas savoir apporter une pomme ! Parfois, ils insistent aussi sur le mauvais côté des pesticides, alors il faut du bio ou du local ! Et puis maintenant, avec le covid, il faut des collations individuelles, et c’est encore plus cher ! Parfois je me prive de repas pour que la boîte à tartines soit pleine ; et encore, je ne suis jamais sûre que c’est ce qui est attendu. Je me sens jugée avec tout ça et ça m’éloigne encore plus de l’école. »

Une mise en tension permanente les plus vulnérables

Pour Christine Mahy, les
injonctions scolaires relatives
à la qualité des collations et du
contenu des boîtes à tartines
favorisent la méritocratie et font
peser une lourde pression sur les
parents plus précarisés.
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Ces collations/boîtes à tartines, c’est ce que les parents donnent à voir d’eux-mêmes, de l’économie du ménage et de son organisation, de son fonctionnement à l’extérieur de l’école. Cette forme de « transparence » peut rapidement conduire à un questionnement à propos des compétences parentales, des habitudes familiales jugées inadaptées, avec des risques d’amalgames liés à l’investissement des parents pour leurs enfants et leur scolarité.

Conséquence : ces collations/boîtes à tartines sont autant d’obstacles au maillage positif qui devrait se mettre en place dès la rentrée des classes. Il s’agit d’une attente de plus de l’école, qui les pose déjà au niveau scolaire (suivi des devoirs, matériel nécessaire, recouvrir les cahiers d’une façon bien précise, dans un délai imparti, etc.), au niveau des excursions, du matériel à amener (des feuilles pour faire un herbier, de la farine,…), de l’argent à sortir du jour au lendemain (2 euros pour une activité,…). 

Cette longue liste, déséquilibrée entre une forme de soumission « au pouvoir et codes culturels référentiels de l’école » et le possible des familles, met en tension permanente les plus vulnérables. Chaque parent ne vivant pas dans la pauvreté a déjà « pesté, soupiré » parce qu’il fallait pour le lendemain un short pour la gym, des marrons pour un bricolage ou encore vendre des bics, etc. Ou encore des collations sans emballage, des fruits ou un laitage oublié pour tel jour et dont on entend souvent dire que « ça revient cher ! ». 

Quelle fierté politique ce pourrait être

Et que dire lorsqu’une mère, – car ce sont souvent les mamans qui se fatiguent, se stressent et inventent les solutions de survie -, envoie ses enfants au repas chaud sans certitude de pouvoir assumer financièrement ce service ? Que dire lorsqu’illégalement un bulletin ne sera pas remis avec les autres pour cette facture impayée ? Que dire lorsqu’un éventuel service de recouvrement mandaté par un établissement poursuivra la famille pour endettement de ce type ? 

Quelle fierté politique, pourtant, ce pourrait être que de sortir par le haut de cette problématique, au bénéfice de très nombreux enjeux collectifs et sociétaux majeurs.

Sans plus attendre passivement le désastre suivant, qui pourrait succéder  à la crise sanitaire et à la catastrophe des inondations, le choix de la prévention par la qualité et la gratuité alimentaire à l’école constitue une part importante du cercle vertueux indispensable pour atteindre les objectifs de santé publique, climatique et environnemental, et de réduction des inégalités.

C’est une responsabilité politique urgente de décider de nourrir sainement et gratuitement les enfants ainsi que les jeunes afin qu’ils évoluent dans le climat le plus serein possible pour être en position d’apprendre avec plaisir à l’école, mais aussi de devenir les ambassadeurs naturels de l’importance du bien produire et du bien manger. 

Les militants du RWLP demandent la gratuité totale des repas et collations

Si la Fédération Wallonie-Bruxelles a pris une initiative que nous saluons – un appel à projets pilotes proposant gratuitement des repas chauds de qualité nutritionnelle à base de produits locaux dans les écoles de l’enseignement maternel – ce n’est pas suffisant. Davantage d’ambition est indispensable.

Les témoins du vécu/militant.e.s et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) demandent:

  • la gratuité totale des repas et collations pour les enfants et les jeunes ;
  • que ces repas et ces collations  soient composés de produits locaux et équitables de qualité et mitonnés localement ;
  • qu’ainsi les métiers de la production, transformation et de cuisines soient découverts, compris,  valorisés et soutenus par les autorités publiques ;
  • que la réduction des inégalités soit effective et qu’ainsi tous les enfants quels que soient leur milieux d’origine mangent ensemble et au bénéfice de leur santé (obésité, dentition, etc.) et de la santé familiale (moins de tension et de stress qui génèrent des tas de problèmes) ;
  • que les familles qui vivent dans le trop peu de tout voient l’insécurité diminuer par une économie directe dans le portefeuille ;
  • que l’ensemble des familles vivent la fin de journée plus détendues par le fait de ne pas devoir préparer un repas complet et qu’aussi chacun aille dormir avec un estomac moins sollicité. 

Une mise encore commun des moyens

Est-ce payable ? Mais oui, ça l’est. Par les économies qui se feront rapidement sentir en termes de frais de santé (des enfants, comme des parents) ; par la revitalisation de l’économie locale, par la création d’emploi de sens et de proximité non-délocalisable qui, indirectement, alimenteront aussi les caisses de la sécurité sociale ; par le soutien aux producteurs et agriculteurs locaux qui s’engagent de plus en plus dans la volonté de produire dans le respect des terres, de l’environnement et de la biodiversité (enjeux climatiques). 

C’est aussi payable par la mise en commun de moyens locaux (cuisines de collectivités existantes, productions complémentaires, par exemple), et en mutualisant des ressources publiques émanant de la Fédération Wallonie-Bruxelles (enseignement), de la Région Wallonne (liens à la production), et du Fédéral via une élargissement de la sécurité sociale « au manger sain ».

Les populations – notamment celles trop longtemps laissées dans le trop peu de tout – ne sont-elles pas en droit d’attendre le financement d’une telle dynamique dans le cadre des Plans de relance ? Pour le RWLP, la réponse ne fait aucun doute.


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[1] Des décisions sont prises dans le sens d’une évolution vers une la gratuité mais de façons nettement trop limitées et trop lentes du point de vue du RWLP. À consulter : http://www.enseignement.be/index.php?page=26777&navi=3385

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