Pour Marlène Feyereisen, de nombreux acteurs sont exclus du tableau : les consommateurs, les citoyens, le monde associatif, certains NIMAculteurs, etc. © Gaëlle Henkens
Pour Marlène Feyereisen, de nombreux acteurs sont exclus du tableau : les consommateurs, les citoyens, le monde associatif, certains NIMAculteurs, etc. © Gaëlle Henkens

« Il est temps de passer d’une politique agricole à une politique alimentaire »

L’agriculture familiale est en train de mourir. Pour Marlène Feyereisen[1], sociologue de l’environnement, il est urgent, au-delà d’un soutien à ce modèle, d’en expérimenter d’autres en associant à la réflexion les consommateurs, les citoyens, le monde associatif et les agriculteurs non issus du monde agricole. Bref, il faut passer d’une politique agricole à une politique alimentaire. Interview.

Steve Bottacin, correspondant |  stevebottacin@bawet.org

Marlène Feyereisen est sociologue de l’environnement. Son approche territoriale des initiatives locales renouvelle la perception des enjeux alimentaires[2]. Au cœur de sa recherche, un constat sans appel : de 1990 à 2016, on est passé d’un peu plus de 29.000 exploitations agricoles à moins de 13.000 ; environ la moitié des exploitations qui restent sont tenues par des fermiers de plus de 55 ans ; parmi ceux-ci, à peu près quatre sur cinq ne trouvent pas de successeur

Marlène Feyereisen, si on ne change pas de modèle, c’est la fin des haricots…

Oui, ces chiffres sont implacables : l’agriculture familiale « traditionnelle » est en train de mourir[3]. Il y a encore des exploitants qui tiennent bon mais, globalement, ceux qui s’en sortent sont ceux qui ont le plus de capacité à grandir. Manifestement, les outils mis en place par les pouvoirs publics en charge de l’agriculture n’arrivent pas à enrayer ce mouvement. Alors, que faire ? Il est clair qu’il faut continuer de soutenir le modèle de l’agriculture familiale. Mais il est aussi urgent d’expérimenter d’autres modèles. Nous devons ouvrir et explorer d’autres voies, ce que j’appelle des « trajectoires de durabilité du système alimentaire ».

[1] Marlène Feyereisen est chargée de mission au laboratoire pédagogique d’Ecotopie (non lié à Etopia). Elle enseigne également dans le cadre du master de l’environnement de l’ULB.
[1] Marlène Feyereisen est chargée de mission au laboratoire pédagogique d’Ecotopie (non lié à Etopia). Elle enseigne également dans le cadre du master de l’environnement de l’ULB. © Gaelle Henkens

Cette notion de « système alimentaire » est centrale dans votre recherche. Qu’entendez-vous par là ?

Aujourd’hui, les pouvoirs publics adoptent une approche très sectorielle de l’agriculture et une logique de filière qui tendent à cloisonner les questions alimentaires dans une approche par l’offre, focalisée sur la production et la circulation des produits alimentaires. Dans cette perspective, les dimensions sociale et environnementale sont secondaires et de nombreux acteurs sont exclus du tableau : les consommateurs, les citoyens, le monde associatif, certains NIMAculteurs[4], par exemple. L’approche par « système alimentaire » vise à intégrer cette pluralité de dimensions et d’acteurs dans l’étude des échanges alimentaires, pour dégager une analyse plus systémique.

Concrètement, l’approche cloisonnée des pouvoirs publics limite les possibilités d’agir ?

C’est un problème fondamental. Très clairement, il existe une série de processus de marginalisation des trajectoires alternatives, de celles qui n’appartiennent pas aux mondes « industriel et marchand ». Ces alternatives ne partagent pas le narratif, le vocabulaire, la manière de se présenter de ces mondes et se trouvent décrédibilisées, notamment aux yeux des représentants politiques. C’est ce qu’on appelle un processus de fermeture (closing down en anglais) : on ne voit plus qu’une manière de faire et tout ce qui est en dehors va devoir batailler pour être reconnu comme légitime, même si c’est pertinent en matière d’enjeux alimentaires.

+++ Cette interview est au sommaire du numéro 8 de Tchak! (hiver 21-22). 

Comment expliquez-vous cette attitude de fermeture ?

Il y a un verrouillage important lié à la construction institutionnelle, au niveau des administrations et des représentants politiques : la manière dont les compétences sont attribuées, par exemple ; les logiques sectorielles ; le fait qu’un ministre se perçoive comme le porte-parole des seuls agriculteurs familiaux ; l’invisibilité de certains NIMAculteurs, sans statut parce que sans numéro de producteur ; etc. C’est en fait un système où il faut « jouer le jeu » tel qu’il a été construit. Et cette construction a un impact réel sur le terrain, par exemple à travers l’attribution ou le refus de subventions.

Le développement d’un système alimentaire durable impose, écrivez-vous, « des choix politiques forts »[5]. À quels niveaux de pouvoir ?

Le pouvoir de la région wallonne est très structurant et il est encore possible d’avoir une certaine prise sur les décisions à ce niveau, donc c’est celui auquel je pense en priorité [6]. Mais la question se pose aussi au niveau provincial (même si les compétences y sont peu nombreuses) car les processus de marginalisation opèrent aussi à ce niveau[7]. Enfin, il y a le niveau européen : la Politique Agricole Commune est hyper-structurante. Idéalement, l’Europe devrait vraiment se questionner en matière d’agriculture. Mais là, c’est beaucoup plus compliqué…

+++ Décryptage : relocaliser l’alimentation, ça veut dire quoi?

Pourriez-vous citer un exemple de choix politique fort ? 

Une des premières choses à faire serait d’ouvrir le champ de la représentativité du secteur agricole à de nouveaux acteurs qui aujourd’hui mènent des actions pertinentes mais n’ont pas de légitimité. Plus fondamentalement, il est temps de passer d’une « politique agricole » à une « politique alimentaire ». Il y a là un changement de paradigme nécessaire. Ce serait un geste politique fort parce que ça s’accompagnerait d’une vaste redéfinition des administrations et des institutions wallonnes. Cela me semble une première étape pour revoir complètement les politiques d’accompagnement et de soutien dans les domaines agricoles et alimentaires. 

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[1] Marlène Feyereisen est chargée de mission au laboratoire pédagogique d’Ecotopie (non lié à Etopia). Elle enseigne également dans le cadre du master de l’environnement de l’ULB.

[2] Lire sa thèse : « Initiatives locales : entre territorialisation et administration des enjeux alimentaires » (ULiège, 2019). 

[3] L’agriculture familiale « traditionnelle » désigne ici celle pratiquée par des exploitants plutôt issus du monde agricole, sur des exploitations de taille relativement restreinte, souvent au départ des fermes de village transmises de générations en générations.

[4] « NIMAculteur » : agriculteur « Non Issu du Monde Agricole ».

[5] Marlène FEYEREISEN, ouvrage cité, p. 325.

[6] En Belgique, les Régions sont compétentes en matière de politique agricole. L’Autorité fédérale conserve seulement quelques compétences en matière de normes de qualité et de contrôle de ces normes (Source : CRISP, Introduction à la Belgique fédérale, 2014, p. 73).

[7] Les Provinces jouent notamment un rôle en matière agricole par la mise sur pied d’initiatives promotionnelles. (Ibid.)

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