Relocalisation de l'alimentation: ça veut dire quoi ? © Philippe Lavandy
Relocalisation de l'alimentation: ça veut dire quoi ? © Adobe Stock

Relocalisation de l’alimentation: ça veut dire quoi?

Quand est né le concept du “local” ? Comment appréhender au mieux ce mot ? Quelle est la notion la plus importante quand on parle de relocalisation de l’alimentation ? Qui, de la grande distribution ou du circuit court l’incarne le mieux et pourquoi ? On révise l’Histoire et les bases avec Clémence Nasr, docteure en sciences politiques et sociales (ULB et Science Po Paris) et auteure, notamment, d’une thèse sur visant à mettre au jour la filiation de la relocalisation alimentaire et du socialisme.  

Yves Raisiere, journaliste | yrai@tchak.be

Clémence Nasr, vous êtes docteure en sciences politiques et sociales (ULB et Science Po Paris). Comment appréhender au mieux le terme « local » ? 

Clémence Nasr
Clémence Nasr, docteure en sciences politiques et sociales (ULB et Science Po Paris). 

En géographie, le mot « local » désigne d’abord une échelle se situant sous celle de la nation. Comme adjectif, il renvoie aussi au processus de construction d’un espace qui se distingue dans la mesure où il paraît permettre la naissance de certaines activités et de certaines pratiques qui nécessitent l’existence de cet espace avec ses dimensions propres. Est-ce que parler d’un espace local et parler d’un lieu, revient à évoquer quelque chose de similaire ? Le « lieu » recouvre une notion plus ambigüe. Certains géographes définissent le lieu comme étant la plus petite unité spatiale complexe d’une société au sein de laquelle des éléments sont en contact direct ; d’autres parlent d’un lieu dès qu’il y a communication entre les éléments, quelle que soit la distance entre ces derniers. Pour ceux-là, la « nation » est donc un lieu. Finalement, on peut dire que le local est donc par essence quelque chose qui relève plus du processus, donc quelque chose de moins fermé, de moins délimité, de plus ouvert qu’un lieu.

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Quand est né ce concept du « local » ? Comment a-t-il évolué et pour quelles raisons ?   

Comme concept critique, il est apparu, avec les notions qui lui sont associées – notamment celle de « communauté », au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, et ce concept revêt deux positions critiques. Mais, avant de s’intéresser au concept, il faut revenir sur la période historique qui a généré l’apparition de ce concept. Celle au cours de laquelle s’est déployée un processus socio-économique qui a bouleversé les structures socio-spatiales. Cette période débute à la fin du XII° siècle et traverse progressivement la modernité pour déboucher sur la révolution industrielle, avec notamment un impact majeur sur le transport et les voies de communication. 

A quoi renvoie le processus socio-économique auquel vous faites allusion ? 

Au fil du temps, on a assisté à un lent désenclavement de communautés qui, jusque-là, étaient isolées les unes des autres. On a assisté, en d’autres termes, à une transition vers un nouveau type de société, plus large, plus complexe, mécanisée, industrialisée et de marché marquée par une certaine indifférence aux lieux. Dans ces nations en devenir, les ancrages locaux sont petit à petit renvoyés au passé. 

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Vous parliez de deux positions critiques… 

Oui. Cette évolution, au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, est rejetée par les forces réactionnaires et conservatrices au motif qu’elle risque d’engendrer une société abstraite[1]. Au contraire, ces forces mettent la défense des lieux et des traditions au service d’un état-nation. Elles avancent que la défense de la nation – car ces forces ne se posent pas contre la nation – supposent la défense des particularismes locaux à l’intérieur de la nation, et non pas son homogénéisation 

Et la seconde ? Qu’elle est-elle ? 

Au 19° siècle et par la suite, il y a une autre coloration politique du penser local : la coloration anarchiste. Contrairement aux forces conservatrices qui défendent un État-nation, ce courant, porté notamment par Proudhon, Kropotkine et Reclus, se fonde sur l’idée que l’échelon local est celui qui impacte le moins la liberté des individus, et, en ce sens, qu’il leur permet de se réapproprier une maitrise et un contrôle de la vie sociale et économique. Cette idée de créer, contre l’État-nation, des formes locales de souveraineté, ou, de façon moins radicale, d’autonomie, a d’ailleurs été reprise dans un courant très peu connu : le socialisme municipal, dont le Belge, César De Paepe est un représentant éminent    

Une défense du « local » qui, d’un côté, est soutenue par un courant conservateur, et de l’autre par un courant progressiste…. C’est toujours le cas aujourd’hui ?

Oui. Avec la remise en question de plus en plus critique de la globalisation néolibérale, on peut même dire que ces deux courants sont encore plus prégnants. Cela dit, la dimension progressiste du « localisme » peine encore et toujours à se rende visible, à l’image du socialisme municipal porté au 19° siècle par certains socialistes, très méconnu aujourd’hui. On a tendance à l’oublier pour ne retenir du local que sa dimension identitaire. 

Pourquoi cette question du local est-elle si intimement liée à celle de l’agriculture ? 

Au 19° siècle, avec l’entrée dans la modernité, une première forme de mondialisation s’enclenche (ou la seconde, si on considère que la toute première a eu lieu au XVIe siècle). L’instauration de cette société de marché bouleverse une économie qui reposait jusque-là sur l’appartenance territoriale. Donc la résistance est notamment venue des paysans puisque leur fonction économique et sociale est directement liée à cette appartenance territoriale. Ils ont été rejoints par certains géographes et sociologues qui, en tant qu’observateurs de terrain, ont défendu l’idée que l’agriculture était un secteur clé de l’équilibre économique d’une société. Il est donc important de distinguer cette résistance sociale et sa récupération politique, qui a notamment été conservatrice.

En quoi la relocalisation prônée par l’extrême droite diffère-t-elle de celle défendue par d’autres mouvements politiques, dont les partis plus à gauche ?  

L’extrême-droite est très présente sur la thématique du local et du circuit court. C’est un terreau intéressant pour elle. La raison ? On vient de l’expliquer : les capacités de « mobilisation affective mémorielle », pour reprendre une expression du philosophe Pierre Charbonnier, sont très fortes dès qu’on parle d’agriculture et de la terre. On dérive donc très vite vers l’idée d’identité. Si une relocalisation devait être défendue par la gauche – ce qui n’est pas le cas en tant que tel aujourd’hui (NDLR : en France) – je pense qu’elle devrait tirer les enseignements de l’histoire et dissocier la défense du local de celle de la nation, d’une part, et de celle de l’identité culturelle, d’autre part. Prenez la question des semences anciennes. Certains en font une question identitaire, en ce sens qu’ils la relient à l’idée d’un territoire, d’un patrimoine et de traditions à faire perdurer. Au contraire, le réseau Semences paysannes défend l’idée que ces semences doivent circuler d’une région à l’autre, et qu’elles doivent être croisées. Ce type de relocalisation alimentaire se construit donc, lui, sur l’ouverture, la recherche d’une meilleure autonomie, la construction de nouvelles formes d’autonomie économique agricole et locale. 

Avec la crise du Covid, on a tout de même souvent entendu les politiques parler de la nécessité de relocaliser l’alimentation, non ?

Oui, mais une relocalisation à l’échelle nationale, pas à l’échelle infranationale. C’est ça, l’enjeu : relocaliser dans des territoires plus petits que ceux qui sont recouverts par la plupart des nations contemporaines. On tombe dans le piège de l’extrême droite si on réduit la relocalisation à la notion de nation.

Derrière la question de la relocalisation, on entend aussi les mots « souverainisme » et « protectionnisme ». Ce n’est pas simple de s’y retrouver…

De fait. Prenez, par exemple, Emmanuel Macron, le président français. Dans son discours, il dénonce les dérives de la dérégulation et il défend la nécessité de relocaliser l’alimentation. Mais dans les faits, la France a un modèle agricole qui est essentiellement basé sur les exportations. Or, pour tirer son épingle du jeu sur les marchés extérieurs, il faut avoir une position dominante. Et pour ça, il faut une nation forte. Bref, on est vraiment dans cette idée d’un souverainisme néolibéral qui met la relocalisation au service de son agenda, plutôt que de favoriser une réelle autonomie alimentaire.

Les grands groupes agro-alimentaires et les chaînes axent tous leur com’ sur des produits « locaux ». Ne font-ils pas le jeu de l’extrême-droite sur le plan sémantique ?

En réduisant la notion de relocalisation de l’alimentation à sa plus simple expression, c’est-à-dire un lieu de production situé à l’intérieur du territoire national, oui, elles tiennent le même discours que celui de l’extrême-droite et font leur jeu. Dès que l’on parle de « produits bien de chez nous », on reste dans la défense d’une identité.  On est loin de l’esprit de relocalisation porté par certaines personnes dans certains circuits courts. 

Justement, quelle devrait être la notion la plus importante à mettre en avant quand on parle de « relocalisation » ?

Une relocalisation progressiste est basée sur la construction d’un réseau de coopération économique et sociale entre acteurs qui sont proches géographiquement : des producteurs d’un même territoire, qui mettent en route des magasins ; des artisans transformateurs, qui valorisent des produits ; des consommateurs, qui forment des groupes d’achats. Puis des relations entre tous ces gens, pour organiser la solidarité, les filières et conditions de la vente. Au final, c’est toute une chaîne qui va mailler un territoire.  Donc la notion la plus importante, pour une relocalisation progressiste, est celle de coopération économique et sociale. 

Il y a aussi le refus du repli sur soi…

Relocaliser l’alimentation ne veut, de fait, pas dire recherche d’autarcie alimentaire. Dans la pratique, c’est impossible d’arriver à une autonomie totale. Certains territoires bénéficient d’une diversité de production importante, d’autres pas. L’idée, c’est donc de développer dans un territoire donné les réseaux et les filières qui peuvent l’être, et d’importer les denrées que ce territoire ne peut produire, en s’interconnectant avec d’autres réseaux coopératifs et solidaires à une échelle transnationale, européenne voire mondiale, surtout pour les espaces géographiques qui rendent absolument nécessaire une aide alimentaire extérieure. 

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[1] Je pense ici à la pensée d’Edmund Burke et de Joseph de Maistre principalement.