Opération Belhaize : un piège à éviter

Au printemps, Delhaize est devenu Belhaize pour un mois. Selon la chaîne, une façon de remercier les 1 600 producteurs belges avec qui elle travaille. A première vue, un clin d’œil plutôt sympa. A bien y regarder, un discours qui met le pied dans une plate-bande nationaliste. Un piège à éviter. Décryptage.

Yves Raisiere, journaliste | yrai@tchak.be

« En réduisant la notion de relocalisation de l’alimentation à sa plus simple expression, c’est-à-dire un lieu de production situé à l’intérieur d’un territoire, oui, on tient le même discours que celui de l’extrême-droite.»

La réponse est signée par Clémence Nasr, docteure en sciences politiques et sociales (ULB et Science Po Paris). Sujet de l’interview :  les campagnes de communication de plus en plus axées « local » lancées par l’industrie agro-alimentaire et la grande distribution, et le ressort nationaliste sur lequel elles s’appuient. Dernier exemple en date : Delhaize devenu… Belhaize le temps d’un mois. 

+++ Ce dossier est au sommaire du numéro 6 de Tchak! (été 2021). 

 « La demande de produits belges a augmenté de 15% en 2020. Un signal clair, expliquait la chaîne dans son communiqué début mai. Delhaize joue donc résolument la carte des produits belges. Pas moins de 70% de l’assortiment d’un magasin Delhaize est d’origine belge. Et cela est apprécié par les clients. C’est pourquoi Delhaize remercie ses 1600 fournisseurs belges et change de nom pour un mois : Delhaize devient Belhaize. »

Un simple switch entre deux consonnes, pour un message quasi « trumpien » : chez Delhaize, c’est… Belgium first (la Belgique d’abord). Le mot « belge » figure ainsi 30 fois dans les deux pages du communiqué. Tout y passe : « origine belge de l’assortiment », « produits d’origine belge », « produits belges », « les Belges », « des achats belges », « des alternatives belges », etc. Une redondance qui interpelle et invite à l’analyse. Non pas, évidemment, que Delhaize se positionne sciemment sur un terreau identitaire nauséabond, mais plutôt que le champ lexical de la relocalisation soit, semble-t-il, inspirant pour tout qui souhaite y puiser images et arguments. Avec le risque, parfois, de mettre le pied dans une plate-bande voisine.           

«Le paysan du coin, l’origine authentique, l’attachement à la terre…  Ces éléments sont très proches du discours de l’extrême-droite, particulièrement lorsqu’il s’agit d’aborder la question agricole, met en garde Nicolas Bricas, socio économiste de l’alimentation, chercheur au Cirad [1] (Montpellier, France) et titulaire de la Chaire Unesco Alimentations du monde. Cette forme de repli sur le terroir, tout à fait compatible avec le localisme, témoigne d’une difficulté à faire avec l’altérité, avec l’étranger, avec la longue distance. Avec une commune humanité. »

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22, v’là les anarchistes

Intéressant : ce recours à pareils marqueurs nationalistes, dès la fin du XVIIIe siècle, plonge ses racines dans une réaction aux mutations qui ont jalonné une période s’étirant de la fin du… Moyen-Âge jusqu’à la révolution industrielle.

« Au fil du temps, on a assisté à un lent désenclavement de communautés qui, jusquelà, étaient isolées les unes des autres, raconte Clémence Nasr. Une transition vers un nouveau type de société, plus large, plus complexe, mécanisée, industrialisée et de marché qui marque la fin des lieux. Dans ces nations en devenir, les ancrages locaux sont petit à petit renvoyés au passé. Cette évolution, cette mondialisation qui s’enclenche, est rejetée par les forces conservatrices, qui, elles, au contraire, mettent la défense des lieux et des traditions au service d’un nationalisme réactionnaire. Pour elles, lieux et ancrages locaux donnent chair à l’État-nation. »

Une résistance qui se fait le relais, notamment, d’un mal-être paysan. Quoi de plus logique : les sociétés rurales prévalant jusque-là – soit des communautés autarciques isolées géographiquement – s’organisent autour de l’activité agricole.

+++ Lire aussi notre analyse : ” Sans la solidarité, le local est juste un alibi

Un autre élément historique permet d’appréhender le contexte. Parallèlement à la mobilisation de ces forces conservatrices, le XIXe siècle voit naître – lui aussi en réaction à une mondialisation qui s’enclenche et à de nouvelles formes de paupérisation qui apparaissent – un autre contre-courant, anarchiste celui-là. S’il s’inscrit lui aussi dans le « penser local », rien à voir cette fois avec la défense d’un État-nation.

« Pour ces anarchistes, l’échelon local est celui qui impacte le moins la liberté des individus, en ce sens qu’il leur permet de se réapproprier une maîtrise et un contrôle de la vie sociale et économique, analyse Clémence Nasr. Cette idée de créer des formes locales de souveraineté a d’ailleurs été reprise dans un courant très peu connu : le socialisme municipal. »

Belhaize
Au printemps 2021, Delhaize est devenu Belhaize pour un mois. © Delhaize

« Des zones identitaires à défendre »

D’un courant à l’autre, rien n’y a fait : aujourd’hui, le village s’est globalisé, les transnationales sont devenues prédatrices, les fossés se sont creusés. Impuissants face à la dérégulation, la plupart des politiques continuent pourtant de s’inscrire dans une forme de souverainisme néolibéral. Une fuite en avant qui, elle aussi, participe au brouillage des lignes politiques.

« Pour l’heure, notre modèle agricole est essentiellement basé sur les exportations, prend ainsi en exemple Clémence Nasr. Cela revient à tenter d’avoir une position dominante sur les marchés extérieurs. Et pour avoir une position dominante, il faut une nation forte. Par conséquent, ce positionnement du monde politique est extrêmement compatible avec le nationalisme.»

Autre illustration qui souligne une nécessaire vigilance sur les questions de (re)localisation : en France, en décembre 2020, Hervé Juvin et Andréa Kotarac, deux membres du Rassemblement national (extrême-droite), ont lancé le Parti localiste. Dans leur manifeste, « Chez nous ! », les deux fondateurs promeuvent « une décision au plus près des territoires, l’écologie authentique ou les circuits courts. »

Un fil conducteur développé quelques mois plus tôt par Clément Martin, le porte-parole de Génération Identitaire, mouvement d’extrême-droite, dans une lettre ouverte pour le moins explicite sur le sens qu’il donne à un retour au local. Extrait…

« La liberté ne peut exister qu’à l’intérieur d’un espace à forte identité, y écrit-il. L’identité est synonyme de liberté ! Alors, que faire ? Ne rien lâcher, en ville, pour montrer qu’il y aura toujours une résistance à cet Etat qui ne protège plus sa population est évidemment nécessaire. Parallèlement, il faut développer des stratégies de résilience communautaire dans des espaces abandonnés, à reconquérir, et y susciter une économie qui nourrit ses membres ou une partie conséquente. Cela ne pourra sefaire qu’à la campagne. Des pionniers doivent d’ores et déjà en prendre le chemin. Il s’agit de garder à l’esprit que pour perdurer, notre idéal doit s’incarner dans des familles où les enfants sont heureux de grandir au coeur d’un terroir préservé. C’est pourquoi il est impératif de reconquérir nos campagnes et d’en faire nos ZID : Zones Identitaires à Défendre. »

Ça ne suffit pas de dire « bien de chez nous »

Alors ? Comment éviter la confusion ? Pour la chercheuse, il faut tirer les enseignements de l’histoire et dissocier la défense du local de celle de la nation. « Prenez la question des semences anciennes, développe la politologue. Certains en font une question identitaire, en ce sens qu’ils la relient à l’idée d’un territoire, d’un patrimoine et de traditions à faire perdurer. Au contraire, le réseau Semences paysannes défend l’idée que ces semences doivent circuler d’une région à l’autre, et qu’elles doivent être croisées. Ce type de relocalisation alimentaire se construit donc, lui, sur l’ouverture et la recherche d’une meilleure autonomie. »

Une vision sans conteste plus progressiste que celle prônée par le porte-parole de Génération identitaire. Paradoxal : cette dimension progressiste est la plupart du temps complètement absente dans les pubs surfant sur le « acheter local ».

« Dès que l’on parle de ‘’produits bien de chez nous’’, on s’écarte de l’esprit de relocalisation porté par une partie des circuits courts, analyse Clémence Nasr. On n’entend pas cette idée que cette relocalisation, cette recherche d’autonomie, doit être axée sur une refonte économique assez radicale fondée sur la coopération, sur un maillage du territoire. »

Dans ces nouvelles structures, les agriculteurs s’organisent pour diversifier et commercialiser leur production ; les consommateurs s’allient pour former des groupes d’achats ; les premiers et les seconds coopèrent pour organiser filières et conditions de la vente. Une approche systémique aux antipodes d’une quelconque forme de nationalisme ou d’un repli dans l’immuable.

« Pour moi, le territoire ne correspond pas à un espace géographique circonscrit, mais plutôt à un réseau où l’on invente de nouvelles façons de se relier et d’être solidaire avec les producteurs, opine Nicolas Bricas. Et surtout, ce territoire-réseau peut se connecter à d’autres, y compris dans la distance. Dans un même pays, ce peut être d’une région agricole à une autre, plus urbaine, plus montagneuse ou moins spécialisée. À l’international, on parlera plutôt de commerce équitable. »

Delhaize : des actionnaires qui freinent la transition

Pour nos deux experts, c’est ici que le local prend tout son sens : il permet de construire des nouvelles formes de gouvernance, qui remettent les citoyens en débat, qui leur rendent une capacité d’influence politique directe.

« Et si ces nouvelles formes de gouvernances locales et décentralisées se maillent et font réseaux, si les collectivités territoriales se fédèrent et jouent la carte de la solidarité, alors elles pourront commencer à faire force politique et peser au niveau régional, national ou européen, souligne Nicolas Bricas. Elles deviendront alors moteur de transformations. »

Pour l’heure, on est encore loin du compte. « Le rapport de force reste largement favorable aux grands groupes de l’agroalimentaire et de la grande distribution, qui continuent de s’accaparer la gouvernance du système », pointe le socio-économiste.

Exemple avec Delhaize rebaptisé Belhaize alors que la plus grosse partie du chiffre d’affaires est, aujourd’hui, générée par ses activités d’outre Atlantique ; et que certains de ses gros actionnaires – Black Rock, Vanguard, Amundi – sont des fonds mondiaux eux-mêmes actionnaires de Bayer-Monsanto ou BASF, pour ne citer qu’elles. Des multinationales qui freinent de tout leur poids la transition vers une agriculture plus résiliente pour la planète.

Au moment d’entrer dans un Delhaize – tenté, sait-on jamais, par l’achat de produits « d’origine belge » -, se rappeler ces constats vous évitera de tomber le piège. Celui d’une campagne de com’ qui fait passer la chaîne belgo-néerlandaise pour une actrice d’une relocalisation qu’elle n’incarne pas vraiment. Et qui reste bien éloignée de son core business.

+++ Lire aussi l’interview de Roel Dekelver, porte-parole de Delhaize

[1] Cirad : Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (France)

  • Titre de l’article changé le 17 juillet (identique à celui de la revue).