Nicolas Bricas, socio économiste de l’alimentation, chercheur au Cirad (Montpellier, France) et titulaire de la Chaire Unesco Alimentations du monde
Nicolas Bricas, socio économiste de l’alimentation, chercheur au Cirad (Montpellier, France) et titulaire de la Chaire Unesco Alimentations du monde © UnescoChairFood

Alimentation: « Sans la solidarité, le local est juste un alibi » 

C’est une évidence : aujourd’hui, la grande distribution mise tout sur la proximité. Décliné à toutes les sauces, le mot « local » fait mouche, tant il est associé au vertueux. Un argument de vente bien pratique, en témoigne la campagne Belhaize.

+++ Cette analyse fait partie d’un décryptage sur la campagne Belhaize orchestrée par Delhaize au printemps 2021.

« Focaliser leur communication sur l’aspect géographique leur permet d’évacuer les questions environnementales, sociales, de santé publique, ou même de juste prix et d’équité dans les filières, que leur modèle pose, observe Nicolas Bricas [1]Mais très franchement, si on analyse ça au regard des enjeux, le local ne répond pas à tout. »  

Reprenons au début : rapprocher géographiquement les lieux de production et de consommation est, certes, présenté comme un moyen de rendre notre système alimentaire plus durable. « Mais en réalité, le transport alimentaire pèse finalement assez peu dans l’épuisement des ressources, la pollution et le changement climatique. En fait, ces enjeux environnementaux colossaux sont avant tout liés aux conditions mêmes de la production agricole. »

Même constat concernant la question sociale. «Prenez, par exemple, la précarisation du travail dans le système alimentaire, que ce soit au niveau des ouvriers agricoles, des abattoirs, des industries agroalimentaires, de la restauration, de la livraison, des supermarchés… Eh bien le fait que la production soit locale ne prévient pas de la surexploitation de cette main d’œuvre.» 

Remarque identique, enfin, sur le plan sanitaire. « Un rapprochement entre lieu de production et de consommation ne garantit pas que des céréales ne seront pas bourrées de pesticides ou qu’un élevage ne sera pas bourré d’antibiotiques. »

Alors, le tout au local… Un piège ? « Oui, répond Nicolas Bricas. Ça peut, de fait, un peu contribuer à rendre le système plus durable, mais ce n’est absolument pas suffisant. Le vrai défi, c’est de rediscuter des modes de production agricole, des risques sanitaires liés à ces modes de production ou encore des problèmes sociaux qu’ils posent. »

Réflexion identique sur le circuit court. Réduire le nombre d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur ne garantit pas automatiquement une meilleure approche sur ces questions. Par contre, la combinaison de l’un et de l’autre permet enfin de démarrer la réflexion.  « Dans ces formes de gouvernance que l’on voit émerger un peu partout – plus inclusives parce qu’elles associent des producteurs, des commerçants, des mangeurs et des travailleurs- , tous vont pouvoir reprendre la main sur les composantes de leur système alimentaire. »

Et se rendre compte, aussi, que « le local » n’est pas toujours la réponse à tout. « Certaines zones sont plus denses, moins agricoles. D’autres ne permettent pas de produire en suffisance. D’autres encore commencent seulement à développer des filières. Tout ça pour dire que sans la solidarité dans la distance, le local, c’est juste un alibi. » Y.R.


[1] Nicolas Bricas est socio économiste de l’alimentation, chercheur au Cirad (Montpellier, France) et titulaire de la Chaire Unesco Alimentations du monde.