Leonidas
D’après une récente étude de l’Université de Chicago, 1,56 million d’enfants travaillent dans les cacaoyères de Côte d'Ivoire et du Ghana (deux principaux pays producteurs), dont 95 % effectuent des tâches dangereuses. © Benjamin Lowy

Leonidas : du cacao certifié… double zéro

« Cacao durable ». Cette assertion figure en devanture de toutes les boutiques Leonidas. Pourtant, le célèbre chocolatier belge distribue des millions d’euros de dividendes sur le dos de cacaoculteurs maintenus dans la pauvreté. Pour une chasse aux œufs de Pâques vraiment solidaire, mieux vaut apprendre à ne pas se perdre dans la jungle des labels. On vous guide en trois volets.

Clémence Dumont journaliste | clemence@tchak.be

En Belgique, le chocolat est une fierté nationale. Notre petit pays est le deuxième plus grand exportateur mondial de denrées à base de cacao. Parmi ses nombreux fleurons : Leonidas. La marque réputée pour ses pralines bon marché compte près de 1.300 points de vente répartis dans 40 pays, dont plus d’un quart à l’intérieur de nos frontières. Toute la production de ce fournisseur breveté de la Cour est centralisée à Anderlecht.

Depuis le 1er octobre 2021, la société anonyme assure que sa matière première est « durable ». C’est même écrit sur les vitrines des boutiques de ses franchisés. Alors que la culture du cacao est de plus en plus décriée pour ses impacts délétères, alors que l’industrie chocolatière reconnaît enfin que les revenus des cacaoculteurs et cacaocultrices sont indécents, l’heure de la transition a-t-elle sonné ? Avant de se laisser étourdir par les cloches de Pâques, il est temps de réajuster les pendules !

1. Non, le cacao de Leonidas n’est pas durable

« Notre mission chez Leonidas, c’est de créer des moments de bonheur pour tous. On pense qu’on doit pouvoir apporter un peu plus de bonheur pour nos clients, nos collaborateurs, nos détaillants indépendants, mais aussi nos fournisseursVu nos volumes, on peut apporter des moyens supplémentaires à près de 2.500 fermiers. » 

Voilà comment le directeur général de Leonidas, Philippe de Selliers, justifie auprès de Tchak! le choix de son entreprise de s’approvisionner uniquement en « cacao durable ». Et concrètement, ça veut dire quoi ?

Leonidas ne s’embarrasse guère de longues explications théoriques : si son cacao est durable, c’est parce qu’il est « 100 % certifié ». Les trois fabricants à qui l’enseigne achète son chocolat de couverture (c’est-à-dire le chocolat qui sert de base à ses confiseries) n’ont pas changé. Il s’agit toujours de Barry Callebaut et Cargill, deux géants qui dominent le marché mondial, ainsi que de Puratos, un groupe belge. Mais elle leur commande dorénavant uniquement du chocolat estampillé Rainforest Alliance ou Cocoa Horizons. Quésaco ? 

Rainforest Alliance, paravent vert

Rainforest Alliance est une ONG américaine qui a conçu un programme de durabilité pour les produits typiques des territoires tropicaux comme le cacao, les bananes, le café ou encore l’huile de palme. Les denrées cultivées dans le respect de ce programme, contrôles indépendants à l’appui, sont identifiées par un logo avec une grenouille verte.

Initialement, Rainforest Alliance a été créée pour préserver les forêts et la biodiversité en se servant du commerce. Aujourd’hui, l’organisation revendique agir aussi en faveur du climat, des droits fondamentaux et des moyens de subsistance des communautés rurales. En 2018, Rainforest Alliance a englobé UTZ, un label concurrent. De nouveaux standards communs ont été édictés avec une entrée en vigueur progressive d’ici à l’été 2022.

Le problème ? Se réclamer comme durable sur la seule base du label Rainforest Alliance fait s’étrangler ceux qui connaissent la réalité agricole des pays du Sud, et particulièrement des exploitations de cacao. « On peut être certifié et bousiller l’environnement avec des pesticides et des monocultures. Il y a eu un léger progrès en faveur de l’agroforesterie, mais on a dû batailler des années pour l’obtenir », entame Etelle Higonnet, conseillère de la National Wildlife Federation et ex-directrice de campagne de Mighty Earth, une ONG de protection de l’environnement basée aux États-Unis qui enquête régulièrement sur le secteur du cacao.

« Rainforest Alliance est un énorme certificateur pour plein de produits. Elle a des connaissances qui pourraient aider les paysans à se diversifier. Elle pourrait aussi les soutenir pour passer au bio, par exemple. Elle ne le fait pas. Mais le problème est bien plus large. Entre son discours et la réalité, il y a un énorme décalage », poursuit Etelle Higonnet. 

Des plantations seulement tenues de « s’améliorer»

Ce décalage est corroboré par la littérature scientifique[1]. Plusieurs facteurs l’expliquent. D’abord, le noyau dur de pratiques imposées par Rainforest Alliance est assez réduit. Sur la plupart des points, les plantations sont seulement tenues de « s’améliorer », ce qui complique les contrôles.

Ensuite, les acheteurs ont tendance à ajouter aux cahiers des charges des critères dont le but est d’augmenter la productivité des exploitations, avec parfois des conséquences néfastes pour l’environnement. Des chercheurs ont par exemple montré que, en aidant les coopératives à préfinancer l’achat d’engrais et de pesticides, les exportateurs de cacao Rainforest Alliance ont contribué à la hausse de l’usage de ces intrants.

Sur la lutte contre la déforestation, le label à la grenouille est jugé comme l’un des plus sérieux. Toutefois, la faiblesse des audits et l’opacité généralisée de la filière du cacao sont telles que des fèves issues de la déforestation continuent à être certifiées. Idem pour le travail et la traite des enfants, qu’aucune certification ne parvient à stopper.

Refus d’instaurer un prix minimum pour les fermiers

Enfin, la critique qui revient le plus souvent à l’encontre de Rainforest Alliance est son refus d’instaurer un prix minimum au bénéfice des fermiers. Bart Van Besien, chargé de plaidoyer d’Oxfam Belgique, ne l’avale pas : « Il y a eu une course entre Fairtrade, UTZ et Rainforest Alliance. Elle a été gagnée par Rainforest Alliance. Depuis sa fusion avec UTZ, ce label représente plus du tiers du cacao mondial. Ce qui est pénible, c’est qu’il n’inclut aucun prix minimum donc, pour les entreprises, il est meilleur marché que Fairtrade alors que même les prix garantis par Fairtrade ne sont pas assez élevés. »

Les prix sont d’autant plus bas que, pour être certifiés, les cacaoculteurs doivent payer des audits et mettre en place des pratiques coûteuses en temps de travail. Pour les y inciter, les acheteurs leur versent des primes. Cependant, leur montant moyen n’a cessé de faiblir au cours du temps. À partir de juillet 2022, une somme au choix devra automatiquement être dédiée à des investissements collectifs tandis que la partie versée aux cacaoculteurs ne pourra plus être inférieure à 70 dollars US (environ 62 euros) par tonne de fèves de cacao. Un montant… ridicule !

Dans la suite de ce premier volet, à lire dans la revue papier :

  • Leonidas : Cocoa Horizons, une certification «piège à cons»
  • Leonidas : le commerce équitable jugé trop cher par les actionnaires

Notre dossier sur le cacao contient deux autres volets, à lire également dans la revue papier :

  • 2. En dépit des labels, la situation des cacaoculteurs reste dramatique. Leonidas n’est qu’un petit rouage d’un système nauséabond. 
  • 3. Le chocolat durable existe. Oui, il est possible d’acheter du chocolat plus éthique et plus durable. On vous donne quelques pistes pour le reconnaître !

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[1] L’ensemble de cet article se base sur de nombreuses sources, dont : S. Lemeilleur, Y. N’Dao et F. Ruf, « The productivist rationality behind a sustainable certification process : evidence from the Rainforest Alliance in the Ivorian cocoa sector », International Journal of Sustainable Development, 2015, 18 (4) ; « La face cachée du chocolat », Le Basic, 2016 ; F. Ruf, E. Uribe-Leitz, K.C. Gboko et A. Carimentrand, « Des certifications inutiles ? Les relations asymétriques entre coopératives, labels et cacaoculteurs en Côte d’Ivoire », Revue Internationale des Études du Développement, 2019, 240, p. 31-61 ; F. Amiel, Y. Laurans et A. Muller, « Les chaînes de valeur agricoles au défi de la biodiversité : l’exemple du cacao-chocolat », Iddri, Étude n°5, 2019 ; A. Carimentrand, « Cacao : état des lieux sur la déforestation et les standards de durabilité », Rapport d’étude du Cirad, 2020 ; « Baromètre du cacao », VOICE Network, 2020 ; F. Ruf, « Les standards dits durables appauvrissent-ils les planteurs de cacao ? », Cahiers de l’agriculture, 2021, 30 (38).