Agriculture sociale
© Philippe Lavandy

Agriculture sociale : réparer les vivants, soigner la tête et la terre

Faire le lien entre le monde agricole et celui de l’accueil social : c’est le but de l’agriculture sociale. En diversifiant l’accompagnement social et thérapeutique, cette alternative à l’hospitalisation produit des effets incontestables sur la santé mentale des patients, plongés dans un cadre rythmé par le vivant. Pourtant, force est de constater qu’en Wallonie, cette approche peine à se faire soutenir durablement (*).

Sang-Sang Wu, journaliste | sang-sang@tchak.be

C’est par une belle après-midi de printemps, dans le cadre enchanteur de l’Abbaye de Floreffe, qu’a eu lieu le Festival de l’agriculture sociale. Cette journée a été l’occasion de célébrer et de valoriser la quinzaine de projets wallons d’accueil social à la ferme.

Concrètement, ils consistent à mettre en relation des agricultrices et des agriculteurs avec des personnes fragilisées par la vie. Les fermes ouvrent leurs portes aux accueillis qui sont invités à participer aux tâches du quotidien (semer, planter, arroser, récolter les fruits et les légumes, nourrir et traire les animaux, étiqueter les produits laitiers, emballer le beurre ou encore aider à préparer le repas). 

+++ Ce décryptage est au sommaire du n° 10 de Tchak (été 2022)

L’agriculture sociale s’adresse à toute personne en souffrance, malade sur le plan mental, présentant des assuétudes ou tout simplement à la recherche de bien-être. Le principe est que l’échange soit donnant-donnant : la personne accueillie donne de son temps, de son énergie et de sa force de travail (sans contrainte), en échange de quoi les agriculteurs transmettent leurs savoirs, offrent de l’attention, de la reconnaissance pour le travail accompli et l’opportunité d’être en contact avec le vivant sous toutes ses formes. 

« Beaucoup de patients me rapportent qu’ils se sentent bien quand ils sont avec leur chien ou leur chat car avec eux, il n’y a pas de vilénie ou de double discours comme cela peut être le cas entre êtres humains, explique le docteur Renaud Jammaer, psychiatre et responsable du service de placement familial au Centre Hospitalier Spécialisé « L’Accueil » (CHSA) de Lierneux, dans la province de Liège. Il y a une simplicité qui permet de se sentir pleinement soi, sans être jugé. De la même manière, le contact avec la terre et les animaux de la ferme n’est pas comme celui qui existe avec les humains où il peut y avoir des reproches, des critiques, du danger. » 

Sur le plan de la santé physique des accueillis aussi, des effets notables s’observent : ils font beaucoup plus d’exercice, se musclent et améliorent leur condition physique. Le corps et la tête étant occupés, les comportements compulsifs et d’addiction peuvent diminuer, ce qui permet dans certains cas de réduire les traitements médicamenteux. « D’autre part, le fait de contribuer à produire les aliments qu’ils mangent les rend fiers d’eux-mêmes », ajoute le psychiatre. 

Cet accueil induit des bénéfices qui ne font plus l’ombre d’un doute. Mettre les mains dans la terre, être en contact avec les animaux et la nature, se rendre utile, cela permet de se ressourcer, de retrouver une confiance en soi parfois enfouie très profondément, mais aussi l’envie d’apprendre et de retrouver un rythme de vie davantage en adéquation avec les cycles de la nature.

Le travail c’est la santé ?

À une époque où le burn-out (ou épuisement professionnel, en français) n’a jamais été autant médiatisé, Benoît Gillain, psychiatre et chef de service à la Clinique Saint-Pierre d’Ottignies (Brabant wallon), affirme qu’il est possible de (se) soigner par le travail. « Je pense que l’on peut soigner la conséquence des maladies sévères, comme la schizophrénie et les troubles bipolaires, qui est l’exclusion sociale. On ne va donc pas soigner la maladie par le travail, mais bien sa conséquence négative qui est probablement une source de souffrance supérieure à la maladie elle-même. » 

D’après le médecin, le travail peut être un vecteur d’inclusion sociale, sous certaines conditions. « Se sentir seul dans le monde et ne pas y trouver sa place est un drame pour celles et ceux qui le vivent. Le travail peut abîmer et faire mal, mais il peut aussi être un moyen de se sentir appartenir à une société. Ça fait partie de son identité sociale. » Pour lui, le burn-out survient quand on surestime la vie de qualité au travail. « Il ne faut pas demander au travail d’être plus que ce qu’il est. Être travailleur, ça ne suffit pas à définir un être humain. » 

Si l’agriculture sociale ne s’inscrit pas dans une démarche de remise à l’emploi, son intérêt est de fournir du « vrai » travail aux bénéficiaires, et non pas une activité « occupationnelle ». Sans dénigrer l’intérêt des ateliers (ré)créatifs, le psychiatre insiste sur la distinction avec le travail. « On sait très bien que ces activités n’ont pas de finalité autre que ce que l’on est en train de faire, alors qu’avec l’agriculture sociale, il y a une véritable utilité pour le fermier et la société. Parmi les conditions pour être considéré comme un travailleur dans le monde d’aujourd’hui, il y a la rémunération digne, l’organisation sécurisante du travail, mais aussi la capacité de créer de la richesse. Parfois, les personnes fragilisées ne sont pas à même de créer de la richesse, et c’est cela qui les exclut. »

(*) Le titre « Réparer les vivants » présent en une provient du roman de Maylis de Kerangal. On a trouvé que l’expression collait particulièrement bien à l’agriculture sociale et fonctionnait bien avec notre épouvantail.  

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