Epouvantail
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Les paradoxes de l’épouvantail

Comptine. Les cheveux en bataille, le corps en brin de paille, vêtu d’un vieux chandail, c’est l’épouvantail. Il fait peur aux moineaux, aux corneilles, aux corbeaux, à tout oiseau qui piaille, c’est l’épouvantail. Est-ce que tu oserais le toucher, l’embrasser, le prendre par la taille, cet épouvantail ? [1]

Édito – Yves Raisiere, journaliste | yrai@tchak.be

Censé effrayer, il est devenu objet de festival ; destiné à tromper, il ne résiste pas à l’examen ; sans cervelle, il est brandi à tout bout de champ. L’épouvantail n’est-il qu’illusion ? À moins qu’avec ses oripeaux et ses bois en croix, sémaphore perdu dans la tempête, métaphore d’une Terre à l’agonie, il indique la voie de la rédemption ? Allez savoir.   

+++ Cet édito figure en 4° de couverture de notre numéro 10 / été 2022 [3] 

De nombreux épouvantails peuplent ce numéro. À commencer par ceux composant la horde de plus en plus sombre des fracassés de la vie. Le consumérisme a déchiré l’âme, la globalisation n’a pas guéri l’individualisme. Santé mentale à la dérive. Comment réparer les vivants ? Peut-être en se reconnectant, tel l’Homme de Paille, à la terre ? Dossier sur l’agriculture sociale, un accompagnement thérapeutique à mille lieues de l’hôpital.

Quand il s’agit de briser le miroir aux alouettes, l’épouvantail aime camper dans le champ scénique. Dans sa pièce Nourrir l’Humanité, c’est un métier, le comédien Charles Culot renvoie l’image d’une crise agricole elle-même reflet du capitalisme et de ses inégalités sociales. Jeu de glaces pour un credo plus nourrissant que la paille : art et culture ont capacité à questionner les injustices et à donner des raisons d’espérer.

Autre théâtre, celui de la grande distribution. Cette fois, c’est Colruyt qui joue les épouvantails. Avec sa politique d’achat de terres, le groupe est devenu la bête noire du monde agricole. Là, sans mentir, son plumage vaut bien son ramage. Sous ses promesses de transparence pourrait se cacher un autre dessein : celui de capter les aides européennes. Dans notre décryptage, on ne passera pas sur la morale de l’histoire.       

À propos : à partir de quel moment l’épouvantail devient-il un croquemitaine bien réel ? À force de le montrer au peuple, avertissait Zola. En lançant sa guerre contre l’Ukraine au nom d’un combat contre le nazisme, Vladimir Poutine s’est affranchi de la mise en garde, jusqu’à agiter le spectre atomique. La peur, arme de division massive ? En attendant la réponse de l’Histoire, reportage en Transcarpatie, où la solidarité paysanne dessine la promesse d’un monde meilleur. 

On peut également douter de l’efficacité d’un épouvantail quand il sert de perchoir à ses concepteurs [2]. Ainsi, celui de la crise alimentaire levé par le lobby agroalimentaire, pour justifier l’abandon des mesures environnementales européennes. Une couleuvre destinée à  faire avaler leurs objectifs productivistes, nous ont assuré plusieurs experts. 

Vous l’avez compris : dans ce numéro, nous vous invitons à prendre les épouvantails par la taille. Quels qu’ils soient, c’est la seule approche pour en saisir les paradoxes. Avec un peu de chance, peut-être rencontrerez-vous un jour celui du magicien d’Oz ?


[1] L’Épouvantail, Comptines, Corinne Albaut | www.corinne-albaut.fr/

[2] Sur base d’une citation de Grégoire Lacroix, écrivain, journaliste et poète français.

[3]  Le titre « Réparer les vivants » présent en une provient du roman de Maylis de Kerangal. On a trouvé que l’expression collait particulièrement bien à l’agriculture sociale et fonctionnait bien avec notre épouvantail.  


Le 3 mai, Alter Echo, Axelle Magazine, Imagine, Le Ligueur, Médor, Tchak et Wilfried ont annoncé la création de Kiosque, collectif de médias belges, francophones et libresautour de valeurs et de réalités communes.

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