Depuis qu’elles existent, les multinationales ne cessent d’étendre leur emprise. À tel point qu’il semble aujourd’hui difficile d’imaginer un horizon sans elles. Comment ont-elles bâti leur empire et pourquoi sont-elles de plus en plus puissantes ? Tissons le fil de leur histoire avec Romain Gelin, économiste et chercheur au Gresea qui nous invite à décoloniser nos imaginaires.
Claire Lengrand, journaliste
Romain Gelin, d’abord, un mot sur les accords passés entre le président des États-Unis Donald Trump et Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, qui fixent les droits de douane sur les produits européens à 15%. Certains économistes critiquent cette décision et pointent l’absence de riposte de la part de l’Union européenne. La situation est-elle si grave que ça ?
Ces accords impactent surtout les entreprises basées sur un modèle d’exportation. L’Europe exporte plus de marchandises et de produits agricoles et alimentaires vers les États-Unis que l’inverse. +15% sur les droits de douane, cela veut dire que les produits qu’on exporte vont coûter 15% plus cher pour les consommateur∙ices américain∙es, ce qui peut les conduire à se détourner de ces produits. En Belgique, avec le port d’Anvers qui est une porte d’entrée et de sortie des marchandises au niveau européen, certaines boîtes américaines, actives dans la construction automobile et dans la pétrochimie par exemple, vont être touchées. Est-ce grave de réduire le commerce international et la mondialisation ? Je ne le crois pas.
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Quelles en seraient les conséquences ?
D’un point de vue environnemental, cela signifierait que certaines marchandises cessent de circuler sur des milliers de kilomètres. Mais pour cela, il faudrait mettre en œuvre des politiques d’accompagnement. Or ici, on s’acharne à maintenir un modèle exportateur. À court ou moyen terme, cela peut se traduire par des délocalisations : des boîtes vont transférer leur production du sol européen aux États-Unis. Cela va sûrement coûter de l’emploi dans les industries. Par ailleurs, certains produits qui étaient exportés aux États-Unis peuvent être moins chers en Europe, notamment pour épuiser les stocks. Pour certain∙es producteur∙ices agricoles, il va y avoir un manque à gagner, qui sera comblé ou pas. La PAC [politique agricole commune, NDLR] étant un système reposant sur des subventions visant à aider les agriculteur∙ices à produire à perte et à exporter, on peut s’interroger sur le bien-fondé de ce modèle. Par exemple, la moitié de la production de viande de bœufs « Blanc Bleu Belge » est exportée tandis qu’on importe de la viande d’autres pays comme la France. Cet épisode de tension commerciale devrait nous pousser à repenser notre modèle agricole et à nous recentrer sur nos besoins de base.
+++ Cette interview est publiée dans le numéro 23 de Tchak (automne 25).
Cet événement illustre la place prédominante des multinationales au sein de notre modèle économique
Chaque année, la conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement publie un rapport sur l’investissement, avec beaucoup d’informations sur les multinationales. Il y a 15 ans, on apprenait que les deux tiers des échanges de biens et de services internationaux étaient le fait de multinationales. Dans ces deux tiers, plus de la moitié sont des échanges intra firmes, donc entre les filiales de multinationales. Les multinationales sont omniprésentes et certains secteurs, dont celui de l’agroalimentaire, sont des oligopoles, donc avec très peu de producteurs/vendeurs et beaucoup d’acheteurs.
Quel est le poids des multinationales en Belgique ?
C’est un pays ouvert vers l’extérieur, avec une histoire industrielle, notamment dans le secteur de la sidérurgie. Beaucoup d’entreprises belges ont été rachetées, comme Electrabel par le français Engie, qui se retrouve à gérer des centrales nucléaires en Belgique, alors que ce n’est pas son cœur de métier. Parmi les grosses multinationales belges, on trouve AB InBev, quelques chimistes comme Solvay, des acteurs de la finance et des fonds d’investissement. Dans la grande distribution, il y a quatre ou cinq acteurs en Belgique qui trustent [monopolisent, NDLR] 80% des ventes en supermarché. Ces firmes sont ultra puissantes et ont eu tendance à se concentrer ces dernières décennies pour devenir toujours plus grosses.
Aujourd’hui devenues incontournables, les multinationales sont pourtant récentes d’un point de vue historique. À quand remonte leur apparition ?
Selon la définition qu’on leur donne, la première grosse société serait la Compagnie des Indes (apparue au milieu du XVIIe siècle) avec des activités dans plusieurs pays. Mais pour moi, le véritable acte de naissance des multinationales, c’est la création des sociétés anonymes à la fin du XIXe siècle, avec l’entrée d’actionnaires anonymes au sein des entreprises.
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