Ukraine
Mi-avril, un camion chargé de tubercules de pommes de terre d’Autriche est venu à deux reprises dans le village. Et à chaque fois, des dizaines d’habitants du village armés de leurs sacs en toile ont patienté pour recevoir deux sauts chacun. © Augustin Campos

Dans les Carpates ukrainiennes, la solidarité des paysans

En Transcarpatie, région ukrainienne voisine de la Hongrie, l’agriculture vivrière, encore très fortement ancrée, permet chaque jour, à des milliers de déplacés de la guerre qui fait rage dans l’Est du pays, de manger. Ils seraient un demi-million à s’être réfugiés là, sans doute pour de long mois. Reportage dans les communautés paysannes des villages de Nizhnje Selishche et Zolotar’ovo.

Augustin Campos, journaliste | augustin.campos.ac@gmail.com

Lorsque le camion-remorque chargé de plusieurs tonnes de tubercules de pommes de terre daigne enfin entrer dans la cour de la fromagerie de Nyzhnje Selishche, les grands-mères aux cheveux couverts d’un châle, les grands-pères à la dentition abîmée et les quelques couples au look citadin qui attendent là depuis quelque temps déjà se mettent en file indienne. Chacun repartira avec l’équivalent de deux seaux de ces tubercules qui viennent d’Autriche, à planter en ce début de printemps.

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La Transcarpatie est une région située à l’ouest de l’Ukraine. Elle est voisine de la Hongrie. © Wikipedia

Encadré par les Carpates ukrainiennes, traversé par une bande de goudron tapissée de nids de poule, et quadrillé par des dizaines de champs tout juste labourés, la paisible Nyzhnje Selishche, d’ordinaire habité par 3.000 âmes, en compte aujourd’hui 1.000 de plus. Des déplacés de la guerre provoquée par l’invasion russe, venus chercher ici refuge à l’abri des montagnes.

La Transcarpatie, région de l’Ouest de l’Ukraine frontalière de la Hongrie, déjà densément peuplée et longtemps ballottée d’un empire à l’autre, compte officiellement 200.000 déplacés internes. En réalité, ils seraient plutôt un demi-million. Alors, pour faire face et assurer la résilience de la région, en différents endroits, les autochtones, qui pratiquent encore largement l’agriculture vivrière, s’organisent.

À Nyzhnje Selishche, Danilo Grichka vient à peine de recevoir sa dose de pommes de terre. Élégamment vêtu d’une veste grise, vestige d’un autre temps, col de chemise de sortie, et d’un béret noir surmontant son étroit visage, ce vieil homme de 85 ans charge tant bien que mal ses deux gros sacs sur son vélo grinçant. « On est obligés de planter plus de pommes de terre que d’habitude parce que c’est la guerre ; si on veut tous pouvoir manger, nous n’avons pas le choix », affirme avec aplomb cet ancien garde-parc de la région, en mimant un homme armé d’une mitraillette. Quelques jours plus tard, c’est du maïs jaune et violet qui sera distribué.

+++ Ce grand reportage est au sommaire du n° 10 de Tchak (été 2022)

« Avoir un surplus en cas de nécessité »

« Ici, les superficies labourées ont presque doublé ces derniers temps, assure Petro Prygary, à l’origine de ces initiatives avec la communauté Longo Maï locale, une coopérative agricole autogérée d’inspiration libertaire, présente dans plusieurs pays d’Europe. D’habitude, les gens cultivent leur lopin mais pas forcément en totalité, mais là, avec les milliers de réfugiés dans la région, on ne sait pas si la guerre va durer et s’ils vont devoir rester plusieurs mois. Dix-huit tonnes de tubercules de pommes de terre ont été distribuées. »

Cet homme d’une soixantaine d’années est depuis plusieurs semaines sur de nombreux fronts de l’aide aux réfugiés, sans répit ou presque. « L’idée, en distribuant ces patates et ce maïs, c’est d’anticiper les prochains mois car les réserves ont fondu avec l’arrivée de tous ces gens, et également de renouveler les semences ».

À une centaine de mètres de là, alors que depuis deux jours la pluie laisse un peu de répit aux labours, l’heure est aux semailles. Rostik, 22 ans, en temps de paix étudiant en médecine à Kiev, répand soigneusement de l’humus en guise d’engrais sur les tubercules germés. À ses côtés, sa mère chez qui il est revenu vivre à cause de la guerre. Cette année, ils sèmeront 5 ares de légumes, de féculents et de maïs. Soit 20% de pommes de terre et deux tiers de maïs supplémentaire par rapport à l’an dernier.

« Nous plantons davantage car nous ne savons pas combien vont coûter les céréales, les féculents et les légumes cette année, et quelle sera la situation humanitaire dans les mois à venir, explique Rostik, les pieds entre deux sillons. Et si on n’a pas besoin de tout ce que nous plantons, nous les donnerons aux réfugiés, ou à d’autres ».

Le jeune homme aux yeux bleus, le regard décidé à intégrer bientôt la médecine militaire, se rappelle son enfance. « Quand mon père – qui travaille aujourd’hui en République Tchèque, comme de très nombreux hommes dans la région – était là et mon grand-père encore en vie, nous avions trois champs, un pour les patates, un pour le maïs et un autre pour les légumes ».

Si l’agriculture vivrière a perdu du terrain dans la région ces dernières années, elle reste un pilier de l’alimentation locale. Autour de lui, une dizaine de champs labourés sont en train d’être semés, surplombés par une forêt parsemée de cerisiers en fleurs. Vitaly, sa mère Maria et sa femme Zina creusent à la bêche les sillons qui devraient leur permettre de produire, comme chaque année, une tonne de pommes de terre, dont une partie pour nourrir les cochons. Un peu plus loin, Vassylina Kustyna et les siens préparent la terre pour les tubercules d’Autriche qu’ils ont reçues. Elle devrait donner 500 kilos. De quoi nourrir les six membres de la famille et « avoir un surplus en cas de nécessité ». Eux frôlent l’autosuffisance ; les pâtes et le riz sont pratiquement les seuls produits qu’ils achètent. Une force à l’heure de la guerre.

« Une vache c’est bien assez »

Il faut se lever de bonne heure, lorsque la brume matinale n’a pas encore dévoilé le clocher argenté de l’église orthodoxe qui veille sur le village, pour pouvoir observer le balai d’habitants armés de leur pot de lait le long de la route défoncée. La guerre, qui a touché la région pour la première fois le mardi 3 mai, lorsqu’une roquette a frappé le village montagneux de Volovets, ne les a pas arrêtés. Cinq fois par semaine, ils se rendent à la fromagerie locale, unique en son genre. Deux cents micro-producteurs d’ici et des bourgades alentour. Une ou deux vaches chacun. « Une c’est bien assez », s’exclame, rigolard, Ivan, 62 ans, à propos de sa vache Cirulla, qui lui donne chaque jour une dizaine de litres de lait. Pour dix litres il recevra 190 grivnias (6,90€).

Micha, un sourire fait d’or et de longues années de travail, est venu à pied avec un pot de lait plein. Quand il ne trait pas sa vache, il est sur le toit de ce village très pieux, là-haut, sur le clocher perché en haut de la petite colline qui surplombe les modestes maisons. C’est le sonneur du bourg. Pour lui comme pour les autres habitants, ce qu’offre chaque matin sa vache n’est pas négligeable, alors qu’ici le salaire minimum ne dépasse pas 150 euros par mois. Dans la fromagerie aussi, tenue par Petro Prygary et sa fille Inna, on sait combien le pécule est vital en ces temps incertains. « Sans ce travail, je ne pourrais pas faire vivre ma famille », raconte Nadia, 43 ans dont douze dans la fromagerie, et mère de trois enfants.

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