Nous sommes entré·es dans le « mégalocène ». L’âge d’un monde qui enfle au-delà de tout égo. La preuve par l’absurde : d’après une récente étude de l’université de Montpellier, nos vaches grossissent, nos poulets s’arrondissent, nos porcs s’alourdissent. Dans le même temps, les cerfs rapetissent, les renards raccourcissent, les lièvres et lapins rétrécissent.
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Sur le graphique, les deux courbes se croisent : celle des espèces domestiques, dopées par la sélection et la productivité, et celle des espèces sauvages, minées par la chasse et la fragmentation de leur habitat.
Si on regarde les choses en face, l’expansion ne s’arrête pas là. D’autres « révolutions » racontent la même obsession : les porte-conteneurs ont englouti les cargos, les SUV ont détrôné la familiale, la quatre façades a mangé le pavillon, les gratte-ciels ont bouffé les cathédrales. Quant aux terres agricoles, certaines ont laissé place au bitume et au béton.
Ces exemples traduisent bien la mécanique de notre « modernité » : plus c’est grand/gros, plus ça brille. Et tant pis si l’air se raréfie, si les villes saturent, si l’espace vital s’amenuise. Leurre suprême : les peuples deviennent obèses.
Notre capacité à réfléchir est victime du même comportement pathologique. Voici trois ans, un cerveau un peu disponible pouvait encore résoudre une équation à trois inconnues. Aujourd’hui, une IA mondialisée vous vomit les lignes du théorème. Le savoir standardisé et immédiat a pris le pas sur la lenteur, l’instinct, le doute. Le sauvage.
La leçon sociologique est limpide : nous grandissons ce qui rentre dans le moule, nous rapetissons ce qui ne s’y fond pas. Hypertrophie pour l’artificiel, atrophie pour le naturel. Dans quelques années, le technosolutionnisme régulera tout ça, promis. La dialectique a pourtant ses limites. À force d’occuper l’espace, nous finissons par l’épuiser. Et un monde de vaches grasses et de renards rachitiques n’est pas forcément habitable. Ni souhaitable.
Heureusement, sur cette terre faite de baudruches, ça commence à bouger. Certain·es troquent le Blanc bleu contre la Salers, la bagnole contre le transport public, le paquebot contre le voilier. D’autres préféreront toujours ce vieux rêve de gosse : les faire péter.
Yves Raisiere, journaliste














