Depuis décembre, Nestlé rappelle des laits pour bébé en raison d’une possible contamination d’origine bactérienne. La multinationale assure que cette opération d’envergure mondiale est purement préventive. Pourtant, il est très compliqué de savoir rétrospectivement si des bébés ont été malades à cause des lots problématiques.
Clémence Dumont – journaliste
Mise à jour du 26 janvier : Le rappel a été élargi en Belgique à un lot de la marque Nutrilon (Danone) vendu en octobre 2025, toujours en raison de la présence potentielle de céréulide. Des rappels de nombreuses marques de lait artificiels appartenant à Nestlé, Danone, Lactalis ou encore Vitagermine sont en cours partout dans le monde. On fait le point sur les dernières mesures ici.
Mise à jour du 23 janvier : D’après le département Zorg de l’administration flamande, un bébé est tombé malade début janvier après avoir consommé du lait rappelé par Nestlé. Des analyses de selles ont permis de confirmer l’ingestion de céréulide, la toxine à l’origine des rappels. Entre temps, le bébé a guéri. En France, deux décès potentiellement liés à l’ingestion de lait contaminé ont été signalés. Les analyses sont toujours en cours.
Mise à jour du 19 janvier : D’après la cellule Investigation de Radio France, le décès d’un nourrisson ayant consommé du lait potentiellement contaminé a été signalé aux autorités sanitaires françaises. De nombreux parents ont également signalé des symptômes inquiétants.
Initiée en décembre, l’opération de rappel de laits infantiles Nestlé a été étendue à la Belgique le 5 janvier puis n’a cessé de prendre de l’ampleur jusqu’à concerner une soixantaine de pays au total.
Mercredi 14 janvier, le patron de la multinationale suisse, Philipp Navratil, s’est officiellement excusé pour « l’inquiétude et les perturbations que ceci a pu causer aux parents, proches aidants et clients ».
Il a néanmoins souligné, comme le fait l’entreprise depuis le début, qu’aucun cas de maladie n’a été détecté. Les rappels et retraits de la vente sont « volontaires » et « purement préventifs », assure Nestlé.
La cause de ces mesures, c’est la « présence potentielle » de céréulide, une toxine d’origine bactérienne détectée dans de l’huile riche en acide arachidonique (ARA). Dans l’Union européenne, il n’est pas obligatoire d’intégrer cet acide gras dans les préparations pour bébé (contrairement au DHA, un autre acide gras), mais de nombreux fabricants en ajoutent dans leurs produits pour tenter de se rapprocher de la composition du lait maternel humain. Pour ce faire, ils utilisent de l’huile de Mortierella Alpina, un champignon.
« Nous tenons à souligner que les niveaux de céréulide détectés sont très bas. Néanmoins, Nestlé ne prend aucun risque. C’est pourquoi les lots concernés sont retirés du marché », précise auprès de Tchak Jan Moers, le porte-parole belge de l’entreprise agroalimentaire dont les laits sont commercialisés en Belgique principalement sous la marque Nan.
L’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca) a également confirmé n’avoir pas connaissance de maladies dues à la consommation de laits rappelés par Nestlé.
+ Notre enquête, en collaboration avec Le Ligueur.
Laits infantiles : le marketing tentaculaire de Nestlé et Danone
Une communication maladroite, voire hypocrite ?
Cette communication interpelle Yasmine Louchez, médecin généraliste en province de Luxembourg qui a participé à notre vaste enquête sur le marketing des fabricants de laits artificiels. « Parler d’un rappel préventif, je trouve cela maladroit, voire hypocrite, estime-t-elle. Sur les réseaux sociaux, des centaines de parents affirment que leur bébé a eu des symptômes. Mais on ne peut pas savoir a posteriori si ces symptômes sont liés à l’ingestion de céréulide ! »
La difficulté, en effet, c’est que les symptômes provoqués par le céréulide sont très courants chez les bébés. Cette toxine « est connue pour provoquer principalement des vomissements, parfois accompagnés d’autres troubles gastro-intestinaux, généralement dans un délai court (30 minutes à 6 heures) après l’ingestion, explique Tom Van Nieuwenhuysen, collaborateur du service Pathogènes alimentaires de Sciensano. Toutefois, ces symptômes restent non spécifiques et ne permettent pas, à eux seuls, de distinguer une intoxication au céréulide d’autres causes fréquentes de troubles digestifs, en particulier chez les nourrissons. En l’absence de signes cliniques spécifiques ou d’investigations complémentaires, ils ne sont généralement pas attribués à une toxine particulière. »
« Pour déterminer si un bébé ayant présenté des symptômes a effectivement ingéré du céréulide, des analyses ciblées pour détecter la toxine seraient nécessaires, poursuit l’expert. Celles-ci peuvent porter soit sur l’aliment consommé, soit sur des échantillons cliniques du patient. Sans ce type d’analyses, réalisées de manière appropriée et dans un délai compatible, il n’est pas possible de confirmer rétrospectivement une exposition au céréulide. »
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« Des cas peuvent passer inaperçus »
Bref, établir un lien causal entre la consommation de lait en poudre potentiellement contaminé et des symptômes suppose de complexes analyses en laboratoire qui doivent être faites très rapidement, alors que les symptômes sont généralement banals et peu distinctifs pour les professionnel·les de la santé. « Des cas potentiels peuvent passer inaperçus », conclut dès lors Tom Van Nieuwenhuysen.
L’ingestion de céréulide en faibles quantités, si elle était avérée, est rarement grave. Mais cet épisode risque bien de ternir la confiance que les parents portent aux produits de Nestlé. Or, comme le montre notre enquête parue dans le dernier numéro de la revue Tchak, tisser un lien de confiance est la priorité des marques de laits artificiels sur le plan marketing.

La nouvelle enquête de Tchak (hiver 25-26)
Partie I. Laits infantiles : les pédiatres biberonnés. Pour conférer à leurs laits artificiels une image de marque à la pointe des progrès scientifiques, Nestlé et Danone comptent sur des ambassadeurs et ambassadrices de choix : les pédiatres. Ces entreprises les bombardent d’informations qui exploitent leur manque de formation en nutrition infantile.
Partie II. Parents dans le doute, marketing à l’écoute. Nestlé et Danone se battent pour toucher les parents dès l’annonce d’une grossesse. Leur stratégie ? Inspirer la confiance en tant qu’expertes de la petite enfance pour, subtilement, présenter leurs multiples laits artificiels comme des solutions aux difficultés rencontrées.
> Enquête | Laits infantiles : le marketing tentaculaire de Nestlé et Danone.















