Jeudi, quelques heures avant le vote du plan d’économie portant sur l’Enseignement, Jean Hindriks, prof d’économie de l’UCLouvain, publiait ce post sur LinkedIn : « Piqûre de rappel sur la très catastrophique situation budgétaire de la FWB avec un déficit budgétaire × 4 en 10 ans. »
Chronique | Yves Raisiere, journaliste
Sous la phrase de Jean Hindriks, deux graphiques dont même des élèves de cinquième primaire pourraient comprendre la direction où ils mènent. Message limpide : un trou pareil, ça va être compliqué de le combler.

En réalité, le plus frappant, ce n’est pas le constat. Personne ou presque ne conteste aujourd’hui l’état des finances de la Fédération Wallonie-Bruxelles et la difficulté, sur le plan de la mécanique, de les refinancer. Non. Le plus frappant, c’est le réflexe : faire du déficit le point de départ de la discussion. Et aussi son point d’arrivée. Comme si un indicateur financier pouvait résumer à lui seul l’état d’une société.
Le XXIe siècle nous a pourtant appris les limites de ce genre de raisonnement. À force de regarder un problème à travers un seul indicateur – le PIB, le déficit, etc. –, on finit par ne plus voir tout ce qu’il laisse hors champ : le franchissement de plusieurs limites planétaires, l’aggravation des inégalités sociales, etc.
Séparer agriculture et environnement, un non-sens
Cette façon d’appréhender le monde est l’exact opposé de ce que la chercheuse Marlène Feyereisen (Centre Ecotopie), dans la lignée d’Edgar Morin, nomme la « pensée complexe ». Dans une interview qu’elle nous avait accordée en septembre 2025 (lire ci-dessus), celle-ci l’expliquait de cette façon…
« La pensée complexe est critique, car elle questionne les évidences ; éthique, car elle rend visibles les valeurs en jeu ; politique, car elle les traduit en choix collectifs. Elle est aussi créative, car elle imagine d’autres futurs possibles ; dynamique, car elle accepte de réviser les décisions au fil du temps ; humble, car elle reconnaît nos limites. Et systémique, car elle invite à penser les phénomènes en interaction plutôt que de manière isolée. »
Contre-exemple concret. En Wallonie, on s’obstine à traiter l’agriculture et l’environnement chacun·e dans son silo, avec ses ministres, ses expert·es, ses chiffres et ses priorités. À tel point que, l’an dernier, au Parlement de Wallonie, il a été impossible d’organiser une commission conjointe sur les pesticides. Pareil cloisonnement empêche de relier production agricole, alimentation, santé et justice sociale. Le résultat ? Un statu quo en matière de lutte contre l’effondrement de la biodiversité, le dérèglement climatique, les impacts en matière de santé publique et les inégalités d’accès à une nourriture de qualité.
On le voit : le problème n’est pas l’indicateur lui-même ; c’est ce qu’il fait disparaître du débat, c’est ce qu’il révèle d’une segmentation qui empêche de voir les interactions vitales. L’obsession du déficit produit le même effet aveuglant. La courbe ne dit rien, à elle seule, sur, par exemple, l’accès à l’enseignement ou aux soins de santé. Et rien non plus, comme le rappellent Christine Mahy (Réseau wallon de lutte contre la pauvreté) ou la Ligue des Familles, de ce que peut coûter la volonté de la maitriser sans en mesurer les conséquences.
Prenez la fin de la subsidiation des repas gratuits dans les établissements à encadrement différencié : les études scientifiques prouvent que la gratuité a pourtant un impact positif sur la réussite. Ou l’augmentation du minerval, qui obligera davantage d’étudiants à travailler, au détriment de leurs études ou de leur santé mentale.
La posture complexe demande donc qu’on se pose, certes, la question de savoir comment réduire le déficit, mais en l’englobant dans un ensemble plus large. Par exemple : si les finances publiques sont sous pression, cela tient fatalement autant aux dépenses qu’aux recettes. Dès lors, pourquoi parlons-nous si peu de la manière dont les richesses sont produites, captées et (mal) réparties ?
Cela supposerait, notamment, d’également passer au crible les milliards d’euros d’aides distribués aux entreprises. Or, un an après la publication de deux études sur la question, pas un débat de fond n’a eu lieu sur cette thématique. Cela supposerait, aussi, de réfléchir à une réforme d’ampleur sur la fiscalité, sur l’ensemble des revenus, la contribution du capital comme du travail, et la progressivité de l’impôt. Promesse maintes fois répétée, jamais tenue.
Du courage, vraiment ?
Il existe une autre dérive à focaliser sur un chiffre. Lorsqu’on répète que le problème principal est la dépense publique, on finit par considérer les réductions budgétaires comme des nécessités techniques. Comme des preuves de sérieux. Le problème ? Lorsque des décisions sont présentées comme la conséquence inévitable d’un chiffre, elles cessent d’apparaître comme un choix politique. Pourtant, on entend depuis jeudi des présidents de partis et des député·es parler de « décisions courageuses » ou de « prise de responsabilités ».
Allons donc. Un gouvernement et une coalition qui réduisent des prestations sociales, mettent fin à des services publics ou imposent des sacrifices à plus vulnérables qu’eux ne font pas preuve de courage du seul fait que leurs décisions sont impopulaires.
Le courage politique ne se mesure pas au nombre de personnes à qui l’on demande des sacrifices, mais à la capacité de s’attaquer à ceux qui ont les moyens d’y échapper. Car enfin, si c’est vraiment de courage qu’il s’agit, pourquoi le mot surgit-il toujours lorsqu’il est question de réduire des dépenses publiques, et jamais lorsqu’il s’agit de remettre en cause les mécanismes qui concentrent les richesses ?
















