Application Too good to go
Too good to go, une application qui sert les intérêts de la grande distribution.

Too good to go, l’appli qui rend fierté aux nécessiteux

Vous connaissez Too good to go, l’application smartphone « anti-gaspi » ? À en croire ses concepteur·ice·s, une success story : depuis son lancement au Danemark en 2016, 60 millions de repas « sauvés » de la poubelle, une présence dans 14 pays européens dont la Belgique. Et, depuis peu, une expansion chiffrée à 30 millions de dollars aux USA. 

Humeur | Yves Raisiere, journaliste | yrai@tchak.be

Le principe de Too good to go : vous tapez le nom de votre commune dans l’application, et voilà que s’affiche une liste de magasins vendant pour une broutille des paniers composés d’invendus proches de la date de péremption. Des produits « savoureux », « de saison » et « encore parfaitement délicieux », annoncent les fondateurs du système. 

Plutôt séduit, j’ai regardé un reportage consacré à l’application. La porte-parole de Too good to go y expliquait qu’il s’agissait de « paniers surprise, évidemment, puisque les commerçants ne savent pas à l’avance ce qui va leur rester ». De quoi saliver au quotidien, petit suspens à la clé : quels seront les invendus « encore parfaitement délicieux » du jour ? 

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Moi, j’ai tout de suite imaginé un bulbe de fenouil, une poignée de champignons bruns de Paris, un poulet fermier, un paquet de riz. Bref, un peu de bonheur pour les « familles en difficultés », puisque d’après un commerçant interviewé, c’est à elles que s’adressent ces « paniers pas chers ». 

Pile à ce moment-là, la caméra a zoomé sur un invendu qui allait atterrir direct dans un panier. Ce que c’était ? Je vous le donne en mille : un paquet de Knacki. Vous savez, ces délicieuses saucisses fumées de chez Herta dont certains nutritionnistes rabat-joie dénoncent les calories vides, le pourcentage en acides gras saturés et la teneur en sel et en nitrite. 

Force est tout de même de le reconnaître : ce n’est pas sur ce genre d’aliments que j’avais fantasmé. Mais bon, je me suis dit que pour des familles à la dérive, c’était déjà mieux que rien. Voire même très bien. 

Surpris par les résultats affichés

Too good to go, l’apple qui rend fierté aux nécessiteux

Rasséréné par cette réflexion, j’ai alors téléchargé cette application Too good to go, impatient de découvrir la liste des commerçants « locaux » mis en avant par une porte-parole tout sourire : la boulangerie « du coin », la boucherie « du coin », les traiteurs « du coin », les pizzerias « du coin ». 

Après avoir introduit plusieurs codes postaux – Namur, Libramont, Liège, Bastogne, Waremme, Huy, Charleroi, Wavre –, j’ai été un peu surpris par les résultats affichés : AD Delhaize, Proxy Delhaize, Louis Delhaize, Carrefour Market, Carrefour Express, Spar. Et aussi des stations-service Total ou des Shop&go Q8, etc. 

Bref, pour l’essentiel, des grandes enseignes et leurs franchisés plutôt que du « local ». Mais bon, là encore, je me suis finalement dit que ce grand écart sémantique n’avait pas d’importance pour les familles nécessiteuses. Après tout, qu’elles soient déjà bien contentes d’obtenir pour deux fois rien des paniers surprise remplis de Knacki savoureuses et de saison. 

Ce n’est d’ailleurs pas le seul bénéfice que ces miséreux peuvent retirer du système. Too good to go considère ainsi qu’en aidant la grande distribution à écouler ses millions d’invendus prêts à être jetés, ses utilisateur·ice·s deviennent de véritables « héros anti-gaspi ». De quoi bomber le torse et en retirer une sacrée fierté. 

Des fiches qui laisseront les instituteur·ice·s pantois

Un peu taraudé, tout de même, par ce paradoxe – sous couvert de lutter contre le gaspillage alimentaire (et de sauver la planète), les familles et les personnes précarisées ne deviennent-elles pas la poubelle de la surproduction ? –, j’ai poussé la porte de la section didactique du site-vitrine de Too good to go. Objectif : en découvrir un peu plus sur l’origine de toute cette gabegie. 

Au fil de fiches assez ramassées – les enseignants primaires peuvent d’ailleurs télécharger des scénarios de cours qui laisseront pantois les pédagogues –, j’ai ainsi appris que ce gaspillage était en partie dû à des stocks trop importants et à une trop large quantité de produits. 

En corollaire, bardaf, je me suis pris ce deuxième paradoxe dans la tronche : que penser d’une appli qui, d’un côté, dénonce les dérives d’une filière agro-industrielle et, de l’autre, ne peut fonctionner que grâce à ces mêmes dérives ? 

Ces salopards de bobos-gauchos-écolos

Emporté par une forte angoisse existentielle, je me suis réfugié dans la section consacrée à la production. Incroyable : j’y ai appris que le gaspillage de nourriture commençait dans les champs. En cause, notamment, le fait que les agriculteur·ice·s n’ont malheureusement plus qu’un « accès restreint aux pesticides ». À la clé, une prolifération des maladies et des ravageurs, avec un impact négatif sur le rendement des récoltes. 

Trop bouleversé pour questionner ce lien de causalité, j’ai eu une pensée assassine pour tous ces bobos-gauchos-écolos prônant une agriculture sans chimie. Quels salopards ! Quels égoïstes ! Rendez-vous compte : le jour où ces khmers verts arriveront à faire interdire tous les pesticides – parce qu’ils y arriveront, c’est sûr –, le nombre de paniers proposés par Too good too go et ses potes de la grande distribution sera fatalement en chute libre. 

Que deviendront, alors, toutes ces familles de crève-la-faim ? 

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