Nourrir l'humanité
Charles Culot, fils d'agriculteur, comédien et un des auteurs de la pièce de théâtre militante Nourrir l'Humanité (actes i et II). © Philippe Lavandy.

Charles Culot : « La crise agricole, c’est aussi celle du capitalisme »

Charles Culot est comédien et un des auteurs de la formidable pièce de théâtre Nourrir l’Humanité c’est un métier (actes I et II) , de la Compagnie Adoc. Ce jeune homme est aussi issu du monde agricole puisqu’il est fils et frère d’agriculteurs. Ses parents sont à la tête de la Bergerie de l’Isbelle, du nom d’un ruisseau qui prend sa source à Laidprangeleux, dans l’entité de Rendeux (Luxembourg), là où il a grandi. Portrait.

Sang-Sang Wu, journaliste | sang-sang@tchak.be


Pour écrire ce portrait de Charles Culot, nous avons choisi d’écrire son histoire sous la forme d’une pièce de théâtre, afin de mettre mieux en lumière son parcours.

Vous allez pouvoir lire l’acte II de ce portrait, soit 40% du texte. Notre objectif ? Vous convaincre de l’intérêt de soutenir Tchak, notre coopérative de presse et son projet éditorial axé sur l’agriculture paysanne, l’agroécologie, l’alimentation et les nouveaux modes de production, de distribution, de consommation (coopératives de circuit court, magasins à la ferme, etc).

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« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent,
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche 
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins 
Ceux-là vivent, Seigneur ! Les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre. »

Issu du recueil de poèmes « Les Châtiments » de Victor Hugo.

Acte II – Arroser

Scène 1

Charles déambule dans les couloirs couloirs de l’Ecole Supérieure d’Acteurs du Conservatoire Royal de Liège. Le jeune homme de 17 ans s’arrête sur les trois portraits qui surplombent la cafétéria. Y trônent ceux de Constantin Stanislavski, d’Antonin Artaud et de Bertolt Brecht. Sous chaque photo, une citation. Charles prend une voix exagérément théâtrale et les lit à voix haute :

  • « Aimez l’art en vous-même et non vous-même dans l’art ! » 
  • « Tout ce qui est dans l’amour, dans le crime, dans la guerre ou dans la folie, il faut que le théâtre nous le rende, s’il veut retrouver sa nécessité ! » 
  • « Vous êtes venus faire du théâtre, mais maintenant, une question : pour quoi faire ? » 

Charles : C’est vrai ça : pourquoi est-ce que je veux faire du théâtre ? Et c’est qui ça… Bertolt Brecht ?

Il sort son téléphone de sa poche et dodeline de la tête. 

Son double : Wikipédia dit qu’il est né le 10 février 1898 à Augsbourg, en Bavière, et qu’il est mort le 14 août 1956 à Berlin-Est, en RDA. C’est visiblement un dramaturge, un metteur en scène, un écrivain et un poète allemand. Enfin, c’était. Il est écrit qu’il a vécu en exil en Scandinavie et aux États-Unis pendant la période nazie. Il a même été inquiété au moment du maccarthysme.

Charles : Hmmm… Ouais. Je comprends pas grand-chose à tout ça, mais il a raison : c’est vachement important de se poser la question « Pour quoi faire du théâtre ? » 

Son double : Je me rappelle avoir lu sur le site de l’école un truc qui disait, en gros, que c’était important de former des acteurs parce qu’on est dans une crise culturelle où l’humain est rétréci. Ça parlait aussi de corps, de voix, d’amour de la langue, de tête, de cœur, de tripes, de poumons, de chair, de sang et même de sexe ! 

Charles : Intéressant. Allons méditer là-dessus… 

Scène 2

La scène s’ouvre sur un campement de chapiteaux et de camions sur le site déserté d’Arcelor Mittal de Tilleur, à côté de Liège. Entre les hauts fourneaux et les cokeries, les choristes ont pris place en rang serré. C’est l’effervescence, il plane dans l’air un parfum doux-amer de révolution. Soudain, un mégaphone amplifie une voix qui dit :

« À l’heure où l’Europe endure les politiques d’austérité, à l’heure où le pouvoir politique est plus impuissant que jamais face au pouvoir financier et où ce sont les populations qui sont prises en otages, des voix s’élèvent pour dénoncer le fatalisme d’une crise qu’on veut nous présenter comme inévitable. Parmi ces voix, l’art et le théâtre, en particulier, ont leur place à prendre. Ils ont cette capacité de questionner radicalement nos sociétés, de rendre sensible pour un large public, tant les injustices que les raisons d’espérer, d’agir. »

Charles : C’était une super idée, ce chœur populaire ! Voir ces cent personnes chanter toutes ensemble, ça m’a donné des frissons. J’espère que ça a réchauffé le cœur des gens, et pas que celui des métallos. Parce que bien d’autres subissent cette foutue crise économique et les politiques d’austérité qu’on veut nous faire avaler.

Patrick Bebi : Oui, c’était important pour moi d’intégrer ce chœur dans le spectacle. C’était une pratique courante dans le théâtre populaire et militant dès les années 1920. C’est ça qui donne au spectacle toute sa force épique. 

Charles : D’où viennent ces choristes, au juste ? 

Patrick Bebi : Eh bien, d’un peu partout : il y avait des membres de troupes de théâtre et de chorales amateur, mais aussi des militants syndicaux et du milieu associatif… Ensemble, on a fait tout un travail de chant. Ça a donné une assise populaire à « Grève 60 », c’est vraiment ce qu’il fallait. 

Charles : Et au fait, ça vous est venu comment, cette idée de spectacle sur la grève générale de l’hiver 60-61 ? 

Patrick Bebi : Ben, ça remonte à juin 2010, quand j’ai proposé à mes collègues de me lancer dans un projet de théâtre documentaire sur ce sujet. Je voulais interroger la question ouvrière parce que je trouve qu’à l’école, on n’en parle pas. L’idée était de se plonger dans une page importante de l’histoire sociale de ce pays, tu vois ? 

Charles : Ouais, carrément. Moi, avant d’arriver au Conservatoire, j’avais aucune conscience qu’il y avait encore des luttes de classe. J’étais un peu comme tous les jeunes, même si j’avais fait mes secondaires dans une école dite d’« élite ». J’ai pas eu une seule heure de cours sur les mouvements ouvriers, la lutte sociale, la naissance de la sécurité sociale et tout ça. Ce qui est dingue, c’est que tout le monde croit que c’est acquis et que ça tombe du ciel. En cours d’histoire, on voit l’Antiquité, la Deuxième guerre mondiale, la création de l’Europe et c’est fini. On se dit que c’est grâce au capitalisme qu’on a tout le confort aujourd’hui, mais c’est faux ! C’est pas l’aspirateur qui nous donne du bien-être, c’est la lutte et les mouvements sociaux des cent dernières années qui ont permis de nourrir tout le monde et d’avoir une démocratie. C’est parce qu’on a réussi à prendre de l’argent aux capitalistes pour le redistribuer et le partager… 

Patrick Bebi : Tu as raison. Et comme théâtre et histoire vont souvent de pair, l’occasion était donc belle de s’intéresser à l’histoire sociale, qui est intimement liée à l’histoire politique. Mais je voulais aussi laisser une place à l’esthétique théâtrale, c’est important dans votre cursus pédagogique. En gros, j’ai voulu faire du théâtre documentaire. 

Charles : Et j’ai aussi adoré le sous-titre de votre grande fresque historique en quarante tableaux : « Ce n’est pas parce qu’on n’a plus de beurre que l’on en a oublié le goût ». 

Patrick Bebi : En fait, c’est en feuilletant la biographie de référence sur André Renard, un des leaders du mouvement gréviste, que par hasard, mes yeux sont tombés sur cette phrase de Renard au sujet du beurre. Je me souviens, cette phrase m’a marqué et je me suis dit qu’il fallait qu’elle soit là, quelque part dans le spectacle. C’était pendant une formation donnée par Johnny Coopmans, à l’université d’été de l’Institut d’Études Marxistes… Car moi aussi, je devais me remettre à niveau sur l’histoire sociale belge, avant de vous parler de ce projet à vous, les jeunes.

Charles : Je me rappelle : je n’y connaissais rien ! J’avais aucune idée de ce qu’il s’était passé en 60, quand cinq semaines de grève ont immobilisé la Belgique. C’est grâce à ce spectacle que j’ai appris qu’il y avait eu un projet de Loi unique de Gaston Eyskens qui reculait l’âge des pensions, qui augmentait l’impôt et qui rognait les allocations de chômage. C’est dingue comme les ouvriers, wallons et flamands, se sont soulevés pour défendre leurs droits ! Ça fait rêver… 

Patrick Bebi : Justement, pour vous faire rêver et vraiment incarner ces grévistes, il fallait que je trouve un moyen de créer un lien concret entre le passé et vous les jeunes, qui n’avez pas connu cette époque. J’imaginais bien que pour vous, creuser une époque vieille de cinquante ans était une chose purement abstraite. À ce stade-là, cinquante, cent ou deux cents ans, c’est la même chose ! Du coup, j’ai voulu que vous rencontriez des personnes plus âgées qui, elles, avaient eu un lien concret avec les évènements ou mieux, qui avaient été des témoins directs. Ça a permis à des livres et à de vieilles photos de prendre chair, de prendre visage, de prendre vie, tout simplement.  

Charles : Carrément ! J’ai d’abord lu, mais très vite j’ai rencontré des vétérans, de vieux messieurs qui y étaient. Ça m’a fait prendre conscience que quand un million de travailleurs se réunissent et s’organisent dans les rues, ça peut faire tomber des gouvernements et changer les choses !

Nourrir l'humanité
+++ Ce portrait est au sommaire du n°10 de Tchak (été 2022)

Scène 3

Charles, la guitare en bandoulière, est sur un piquet de grève. Des drapeaux rouges et blancs de la FGTB flottent fièrement dans le ciel. Les syndicalistes ouvriers bloquent des routes et font barrage pour lutter contre la baisse des salaires et la fermeture des usines d’Arcelor Mittal. 

Charles : On me demande ce que je fous là, mais pour moi, agriculteurs et métallos : même combat ! J’étais à Ciney, quand y a eu la crise du lait. J’ai participé à des happenings nocturnes. Aujourd’hui, je suis ici parce qu’il faut montrer qu’on est là ! 

Son double : Ben ouais, c’est le même désespoir et la même exploitation. Les uns dans les champs, les autres dans les usines. Et encore, quand on leur permet encore de bosser. 

Charles : La crise agricole, c’est aussi une crise plus large. Celle des inégalités sociales, de la domination du capitalisme qui touche tous les pans de la société. Et qui maintient le système tel qu’il est. 

Son double : C’est l’intérêt collectif versus l’intérêt d’une poignée de personnes minoritaires…  

Charles : C’est dingue de voir qu’en agriculture comme ailleurs, les gens sont enfermés dans un modèle que la politique leur a imposé. Ici, c’est un modèle d’agrandissement et de surendettement dans lequel ils ne s’en sortent pas. C’est pour ça que j’ai voulu consacrer mon TFE à ces personnes qui ont choisi pour métier, de nourrir l’humanité.

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