Colis alimentaires
© Belga

« Les colis alimentaires affectent la dignité des personnes concernées »

En deux ans, le recours à l’aide alimentaire a explosé. Étudiants, artistes, travailleurs du sexe, indépendants et intérimaires ont, entre autres, rejoint la table. La Fédération des services sociaux demande l’instauration d’un chèque alimentaire social. De son côté, le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté plaide pour une sécurité sociale de l’alimentation. Objectif de part et d’autre : sortir d’une aide stigmatisante. En attendant une réponse plus structurée, sur le terrain local, les initiatives partent dans tous les sens.

Catherine Dethine, journaliste

Mettre en place un chèque repas « social » à large échelle… C’est la solution prônée par la Fédération des Services Sociaux (FdSS) pour répondre à la très forte hausse de la précarité. En Belgique, 450.000 personnes avaient recours à l’aide alimentaire avant mars 2020. Dans la foulée de la pandémie, elles seraient aujourd’hui 650.000 en état de « privation matérielle sévère ». Une situation qui risque de s’aggraver avec l’inflation, la hausse des coûts de l’énergie et des carburants, raison pour laquelle la FdSS plaide pour sortir d’une approche uniquement caritative.

+++ Ce décryptage est au sommaire de notre nouveau numéro (automne 2022).

« Des colis alimentaires ou des repas fournis dans l’urgence et avec peu de moyens affectent la dignité des personnes concernées et renforcent le sentiment de honte associé à ce type d’aide, explique Catherine Rousseau à la Fédération. C’est pourquoi nous défendons l’idée d’un chèque alimentaire qui compléterait l’aide matérielle. C’est une proposition qui a du sens : elle permettrait aux personnes émargeant aux services sociaux d’aller faire leurs courses comme elles veulent, quand elles veulent et d’acheter leurs aliments préférés dans les commerces de leur quartier. »

Un avis que partage Marie (30 ans), de Gembloux, qui s’occupe de sa maman. Avec ses revenus de la Vierge Noire (Service public fédéral Sécurité sociale), la jeune femme peut difficilement s’en sortir, surtout avec une personne à charge. À l’arrivée du Covid, la maman prend les devants et contacte le CPAS de Gembloux pour obtenir une aide alimentaire. « D’abord, on a eu des colis, commente Marie. Et puis, on a eu droit à deux chèques cadeaux alimentaires d’un grand magasin : 25 € toutes les deux semaines. »

Comme Marie le précise, « on est sur deux secteurs » : le Resto du Cœur et le CPAS. Et pour elle, l’arrivée de ces bons – même s’il ne s’agit pas de tickets alimentaires sociaux –, c’est un mieux. « On peut choisir ce que l’on veut. Mais on ne peut aller que dans le magasin d’où proviennent les chèques. Avec ses tickets “S”, mon frère peut, lui, faire le choix du magasin (ndlr : plus de 250.000 magasins sur le territoire belge, principalement des enseignes de la grande distribution) ».

Un plaidoyer qui a suscité des craintes

Un exemple parmi d’autres qui conforte la volonté de la Fédération d’étendre l’usage du chèque alimentaire social. Expérimenté avec succès par certains CPAS, ces tickets « S » sont désormais une formule éprouvée qui pourrait être généralisée. Au départ, un plaidoyer qui a suscité pas mal de craintes. « Quand on a engagé ce débat avec les associations, on a eu des échanges houleux avec des positionnements très différents dans le type d’aide à apporter, explique Catherine Rousseau. Il y avait presque des questions d’ordre existentiel pour ceux qui travaillent bénévolement dans ces structures : si on commence à donner des chèques repas sociaux, à quoi va-t-on, nous, servir ? »

Pour la Fédération des services sociaux (FdSS), supprimer tout le volet logistique de l’aide alimentaire ne revient pourtant pas à renvoyer chez eux les milliers de bénévoles actifs dans le secteur. « Les gens qui viennent chercher de la nourriture font face à d’autres problématiques plus complexes telles que la solitude, la dépression, la maladie, l’absence de logement, pointe Catherine Rousseau. Libérer du temps en ne confectionnant plus de colis, en ne devant plus gérer des stocks, du transport et de la distribution, c’est donc en gagner pour accueillir les personnes, les écouter, les aider. »

Par ailleurs, comme le souligne encore la spécialiste, « les bénévoles accueillent les personnes et cet aspect reste fondamental actuellement dans notre société. Qui plus est, les organisations d’aide alimentaire sont dans une période de remise en question au niveau des activités qu’elles peuvent proposer : ateliers cuisine, café-papote, repair café ».

Bref, une proposition qui pourrait s’inscrire dans une redéfinition des lieux d’accueil et d’apprentissage collectif.

« Soit des sommes astronomiques, soit des subsides »

Autant de raisons qui ont poussé la FdSS à faire du lobbying auprès des pouvoirs publics pour défendre la piste d’un chèque alimentaire. Problème : « Ceux-ci ont fait leur calcul : 650.000 personnes à multiplier par 5 € par jourpour une alimentation plus ou moins qualitative. C’était soit payer des sommes astronomiques, soit donner des subsides ».

La décision des autorités publiques d’opter pour des subsides a été vite priseAux CPAS et aux associations d’aide de choisir l’usage fait de cet argent. Seule obligation : le consacrer à l’aide alimentaire. Dans ce cadre, certains ont tout de même décidé de tester les tickets « S » émis par des sociétés comme Sodexo, Monizze ou Edenred. Selon la dernière, 90% des clients sur ce service seraient des CPAS, et 10% des associations.

D’abord fournis en version papier, non nominatifs et prolongés durant la période de pandémie, ils devraient prendre sous peu la forme électronique. Si ce n’est déjà fait, comme au CPAS d’Anvers, pionnier depuis 2017 et, plus récemment, au CPAS d’Éghezée.

Ces tickets « S » fonctionnent globalement comme les chèques repas d’un employé : ils excluent tabac, alcool, nourriture pour animaux et produits d’hygiène. De quoi faire grimacer du côté du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP), même si on y voit une plus grande liberté par rapport au colis alimentaire.

« Interdire l’achat de certains produits, c’est ajouter un contrôle et irresponsabiliser, souligne Christine Mahy du RWLP. Pour nous, les gens qui vivent dans le très peu de tout sont déjà suffisamment conditionnés dans les choix qu’ils doivent faire dans leur vie. »

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