Libraires

Les libraires indépendant·es sont les paysan·nes du monde du livre


L’été. La saison où l’on quitte l’autoroute pour les chemins de traverse. Où, parfois, l’on pousse de nouvelles portes : une abbaye, une expo, une opérette. Et, luxe suprême, où l’on troque ses écrans contre un roman.

Billet d’humeur | Yves Raisiere, journaliste

À ce propos… Au printemps, en France et en Belgique, des librairies indépendantes ont cessé de commander des nouveautés. Un acte de résistance pour dire stop à la surproduction. Aujourd’hui, plus de 80.000 titres seraient publiés chaque année; une nouveauté toutes les six minutes !

Comment expliquer ce déferlement ? Selon Anaïs Massola, présidente de l’Association pour l’écologie du livre, il serait dû à des coûts d’impression moindres (délocalisation en Chine) et à l’émergence de groupes d’édition qui, devenus tentaculaires, cherchent à inonder le marché pour étouffer toute concurrence.

Cette saturation impose aux libraires une charge de gestion élevée qui empiète sur leur mission de conseil. Sans compter une marge quasi inexistante. De quoi entraîner une lente hémorragie : selon la RTBF, près de 20% des librairies-presse ont disparu en une décennie. Deux exemples parmi d’autres. À Bruxelles, La Licorne a tenu dix ans, avant d’annoncer récemment sa fermeture, pointe La Libre Belgique; SchaerBook résiste encore, au prix de 60 heures de travail par semaine, parfois sans réelle rémunération.

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Le parallèle est évident : dans l’édition comme dans l’alimentation, la concentration des acteurs, la logique du volume et de la rapidité, la guerre des prix et l’ultra-concurrence détruisent les filières vivrières.

Dit autrement : les libraires indépendant·es sont les paysan·nes du monde du livre. En face, Amazon ou la Fnac, entre autres, donnent le tempo. Plus gros, plus rapides, plus capitalisés, plus indifférents aux dégâts humains. Le même gaspillage massif de ressources, les mêmes coûts écologiques.

Tout n’est pas noir, heureusement ! Dans les librairies qui ont participé à cette trêve printanière des nouveautés, les résultats ont suivi : + 1,7 % de ventes, +0,4 % de livres commandés, -2,7 % d’invendus. Rien que du positif.

Dans son interview, Anaïs Massola en conclut ceci : « Sortir de l’économie de l’abondance, c’est le problème du siècle. Tous les secteurs devraient revoir leurs logiques, y compris le nôtre. »

Ça, c’est aussi un boulot pour le monde politique.

En attendant, Tchak, média qui lui aussi croit dur comme fer dans l’intérêt du papier, de la lenteur et de l’artisanat, vous propose de prolonger tout l’été la trêve entamée au printemps par les librairies indépendantes.

Pousser leurs portes plutôt que valider un panier sur injonction d’un algorithme, c’est comme aller dans un magasin à la ferme, une épicerie coopérative, sur un marché du circuit court plutôt que dans la grande distribution.

C’est choisir des oreilles qui écoutent, un regard qui distingue, une voix qui conseille. C’est entrer dans un lieu qui fait vivre le tissu local, et non pas des entrepôts anonymes.


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