Deutsche Bank et soutien à l'agroécologie: Olivier Delfosse, patron de Deutsche Bank Belgique. © Deutsche Bank
Olivier Delfosse, patron de Deutsche Bank Belgique ©Deutsche Bank.

Deutsche Bank et transition vers l’agroécologie: juste une illusion

Facebook m’a récemment mis sous les yeux une vidéo réalisée par Deutsche Bank Belgique. Des images en noir et blanc qui contrastent avec le bleu roi classieux du logo de la banque. On y voit Olivier Delfosse, le CEO, partir « à la découverte d’une des cinq exploitations agricoles belges soutenues par Deutsche Bank dans leur transition vers l’agroécologie ».

Plutôt interpellé – ce n’est tout de même pas courant de constater qu’une des plus grandes banques européennes essaye d’intéresser ses clients fortunés à des bouseux plutôt qu’au cours des céréales – j’ai regardé l’entièreté du clip. Il démarre par le survol d’un champ dans lequel marchent trois personnes. C’est beau, c’est majestueux.

+ Ce billet d’humeur a été publié dans notre numéro 6 (été 2021), toujours en vente. Il renvoie également à un dossier consacré à Soil Capital, PlantC et Farming For Climate, trois start up qui ont pour objectif de rémunérer les agriculteurs s’engageant dans la transition  (publié dans notre numéro 7, automne 2021).    

Atterrissage sur le plancher des vaches. Face caméra, la bouille de Joe, agriculteur à Kontich. Honnêtement, rien à dire sur lui. Il fait le job, Joe. Merci à Deutsche Bank Belgique, grâce à qui il pourra continuer à décompacter ses sols, acheter des semences, planter « des dizaines de milliers d’arbres », etc.

Waw… Quelle figure de style !

C’est au tour d’Olivier Delfosse d’entrer en scène. Un gaillard habité – ça se sent rapidement – par le fol espoir d’incarner un changement de paradigme, comme tous ces grands patrons qui rêvent de sauver le monde. Curieux tout de même : ne sont-ils pas couronnés ou démis par des fonds actionnaires prospérant sur le dos de la bête ? 

Une psychose qui, en tout cas, n’empêche pas certaines fulgurances de l’esprit. Lisez plutôt : « Chez Deutsche Bank, nous essayons de dessiner des produits d’investissement qui  permettent à nos clients de contribuer à des projets qui aident à contrer le changement climatique. »

Waw ! « Dessiner » des produits d’investissement ! Cette métaphore m’a laissé pantois. Jusque-là, j’avais toujours pris la Deutsche Bank pour une prédatrice située au plus haut niveau trophique de la jungle des affaires, et voilà qu’une figure de style la révélait artiste engagée, et ses clients mécènes d’une planète au bord du gouffre.

Applaudissements pour Olivier Delfosse, virtuose jusque dans la tenue : au diable le costume trois-pièces vulgaire au profit d’un Barbour impeccablement fatigué, d’un jean modeste et d’une vieille paire de bottes, le tout habilement filmé. L’habit ne fait pas le moine, me direz-vous. Certes, mais après tout, n’est-ce pas le propre du cinéma que de se jouer de l’envers du décor ?

Trahi par une tige pénétrométrique

Pour tout dire, c’est seulement au moment où le CEO de Deutsche Bank Belgique s’est penché vers le sol pour en retirer une tige pénétrométrique – un outil pour mesurer la compacité de la terre – que j’ai retrouvé ma lucidité. Ce geste inné m’a fait penser à celui de certains CEO qui, lors d’une projection PowerPoint, dissèquent au pointeur laser une courbe ne rendant pas hommage au marché.

Chassez le naturel, il revient au galop, me suis-je dit. N’étais-je pas en train de me faire enfumer ? Je suis alors allé farfouiller sur quelques sites spécialisés. J’y ai appris que de nombreux investisseurs voulaient, de fait, « placer » leurs billes dans des produits financiers durables.

Bon, ici, fini le verbe « dessiner ». Mais ce type d’investissement semblait tout de même rester une aubaine pour des agriculteurs dans la dèche. Rasséréné, j’ai voulu savoir combien Deutsche Bank Belgique avait récolté auprès de ses propres investisseurs pour son opération agricole. J’ai trouvé assez rapidement : 150.000 euros, à se répartir entre 5 fermes. Pas grand-chose pour une banque dont la maison mère vient de réussir à lever 1,2 milliard d’obligations, ai-je persiflé tout haut.

Je suis alors tombé sur une page où, incroyable, la Deutsche Bank se prenait pour le Sillon Belge, l’hebdo de référence sur l’agriculture : en quelques paragraphes, elle détaillait l’impact positif de l’agroécologie sur le climat et la biodiversité

J’ai aussi découvert que la banque figurait parmi les 150 entreprises signataires d’une récente lettre exhortant – rien que ça – les dirigeants européens à réduire de 55 % leurs émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. 

Un Lance Armstrong de la com’

C’est pile à ce moment-là que j’ai repensé au scan des banques. Vous connaissez ? Un site très sérieux qui permet de découvrir si votre banque est éthique. Je m’y suis précipité. Stupeur : j’y ai découvert que Deutsche Bank était en réalité… dernière au classement, avec seulement 33 % d’investissements dits durables !

Un pourcentage descendant même à 17 % seulement en matière d’investissements  profitables au climat. « Entre 2016 et 2018, Deutsche Bank a financé des entreprises de charbon, de pétrole et de gaz pour 47,5 milliards d’euros », ai-je lu dans la note technique.

Plutôt gonflé, me suis-je exclamé. Curieux d’en savoir plus, j’ai cliqué sur la case « nature » de la fiche. Je suis resté cloué : « En 2019, il est apparu que Deutsche Bank investissait pour plus de 1,7 milliard d’euros dans des entreprises impliquées dans des déforestations et des violations des droits de l’homme, et liées aux incendies de forêt dans et autour de l’Amazonie. »

J’ai fait l’addition : d’un côté, une campagne vantant une contribution de 150.000 euros au service de petits agriculteurs en transition, de l’autre des investissements pour quelques 50 milliards en faveur de sociétés et multinationales dégradant l’environnement et spoliant des communautés locales… 

Quel Lance Armtrong de la com’, Olivier Delfosse. Jusque dans les dernières secondes de son interview vidéo, où il parle de « solutions d’investissements durables qui vous donnent le pouvoir de changer la donne » !

Soyons de bon compte : la maison mère de Deutsche Bank a annoncé urbi et orbi mi-mai vouloir investir 200 milliards dans des projets durables d’ici la fin 2023. Oui, bon… Au vu de la liste de ses actionnaires-équipiers, une promesse qu’elle aura du mal à tenir. Parmi eux, quelques coureurs bien connus : Amundi, Black Rock, Vanguard. Des groupes brassant des centaines de milliards et, surtout, des fonds actionnaires de multinationales telles que Bayer-Monsanto, BASF, ADM, ai-je découvert sur des sites boursiers.

Autrement dit, le trio de tête des semences modifiées, des engrais et des pesticides de synthèse.

Farming for Climate, des “impact entrepreneurs” ? Sérieux?

Les cons, ça ose tout, disait Audiard. La Deutsche Bank aussi, ai-je ricané en lisant sur son site que ses partenaires d’investissement avaient été « sélectionnés pour la qualité de leur fonds ». Ha ha ! Comment Bernard Escoyez, un des fondateurs de Farming For Climate, société via laquelle Deutsche Bank Belgique avait organisé son opération agricole, avait-il pu se laisser berner à ce point ?

Intrigué, j’ai fouiné sur deux ou trois sites de presse économique. Sur trends.be, j’ai constaté qu’il s’agissait d’une initiative lancée par huit « Impact entrepreneurs ». Sur lesechos.fr, j’ai découvert la signification de l’expression : « Plutôt que la recherche du profit personnel, les “ impact entrepreneurs ” préfèrent mettre leur talent d’entrepreneur au service de l’intérêt général. Ils veulent changer le système, sont démesurément ambitieux, anticipent l’avenir. » 

Un lissage de plumes trois étoiles qui, vu l’entourloupe dont on vient de parler, n’a pas empêché Farming for Climate d’être les perdreaux de l’année ! Sauf qu’en scannant sur Linkedin le profil des fondateurs de cette société, j’ai compris que c’était moi le pigeon de l’histoire ; tout ce petit monde était en cheville depuis le départ. 

Pour le clin d’oeil, quelques exemples : parmi les fondateurs de Farming for Climate, Alain Moreau, ex-CEO de Deutsche Bank Belgique ; Bernard Escoyez et Isabelle Schoepp, ex-directeurs chez Coca-Cola, multinationale qui achète des scientifiques et pille les ressources naturelles ; Christophe Adant, qui bosse pour Euroclear, chambre de règlement / livraison internationale brassant des centaines de milliards, dont des fonds provenant de dictatures.

Tout ça n’était donc qu’une illusion, ai-je commencé à chanter en refermant mon ordinateur.

+ Découvrez notre page consacrée à la rémunération carbone dans l’agriculture