Jean Ziegler
Jean Ziegler le répète inlassablement : toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim ou de ses suites immédiates, comme l’indique la FAO des Nations unies. © Belga

Jean Ziegler: « Nous devons lutter là où nous sommes nés »

Sur les hauteurs arides de la Sierra de Jocotán au Guatemala et dans les villages frappés par la famine en Éthiopie, Jean Ziegler est venu, il a vu, mais il n’a pas vaincu. L’ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation a parcouru les territoires de la faim et, depuis, il dénonce les dérives du néocolonialisme et du néolibéralisme dans les pays du Sud. 

Sang-Sang Wu, journaliste | sang-sang.wu@tchak.be

Jean Ziegler, dans la plupart des interviews que vous donnez dans les médias, vous rappelez qu’aujourd’hui, toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim ou de ses suites immédiates, comme l’indique la FAO[1] dans son World Food Report. C’est le plus grand scandale de notre temps, selon vous ? 

Absolument. À cause du massacre de la faim, plus de 17 000 enfants (par jour !) meurent des maladies de la faim, dont le noma, qui est la destruction des tissus mous du visage. Ce fléau pourrait être arrêté très facilement : il suffit d’un euro ou deux pour acheter des antibiotiques et stopper la maladie. Mais évidemment, les habitants des pays pauvres où frappe le noma n’ont pas suffisamment d’argent pour payer ces médicaments. Tous les ans, à peu près 150 000 enfants meurent dans d’horribles souffrances.

L’écrivain suisse Jean Ziegler a également été homme politique et professeur de sociologie. Il est actuellement membre du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. © Belga

Un constat révoltant car, en matière de faim dans le monde, il n’y a pas de fatalité…

Sur les 71 millions de personnes qui quittent la planète chaque année – toutes raisons de mort confondues –, 27 % meurent de faim ou de ses suites immédiates. Autrement dit, sur cette Terre qui déborde de richesses, la faim est encore aujourd’hui une cause de mortalité importante. La FAO dit que l’agriculture mondiale, dans l’état actuel de son développement, pourrait nourrir 12 milliards de personnes. Or, nous sommes aujourd’hui 7,8 milliards. Presque le double de l’humanité pourrait donc être nourri correctement si la distribution de la nourriture ne dépendait pas du pouvoir d’achat du consommateur, mais bien de règles internationales justes. Par conséquent, un enfant qui meurt de faim aujourd’hui est assassiné. 

Vous avez été le premier rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, de 2000 à 2008. Au cours de votre mandat, avez-vous rencontré des personnes qui ne partageaient pas cette vision des choses ? 

Dans l’opinion publique et les organisations internationales, il y a actuellement un débat entre ceux qui pensent que le droit à l’alimentation est un droit humain universel, et ceux qui disent que pour éradiquer la faim, il faut intensifier la productivité et l’industrialisation. Cette dernière position néolibérale est défendue par la diplomatie des États-Unis. Pour les tenants de cette théorie, le problème de la faim se résorbera naturellement, avec une libéralisation totale des marchés agricoles mondiaux et la circulation des capitaux. C’est évidemment un mensonge total puisque depuis dix ans, on assiste à la globalisation de l’économie mondiale, c’est-à-dire à une libéralisation toujours plus grande des marchandises et des capitaux, et pourtant, la faim et la misère augmentent. Cela prouve que les néolibéraux n’ont pas raison. 

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Libéralisme économique ne signifie pas liberté politique. Existe-t-il une confusion entre ces deux concepts ? 

Tout à fait ! Et c’est précisément à cause de cette confusion que le scandale de la faim dans le monde ne se règle pas. 

La faim et la malnutrition chronique peuvent-elles être éradiquées immédiatement ?

Oui, il suffit de prendre quelques grandes mesures structurelles. Premièrement, il faut interdire la spéculation boursière sur les aliments de base (riz, blé, maïs) qui couvrent 75 % de la consommation mondiale. Les hedge funds (fonds spéculatifs, ndlr) et les grandes banques font des profits astronomiques en augmentant sans cesse le prix de ces denrées. Or, dans les bidonvilles du Bangladesh, du Pérou ou du Brésil, les mères n’ont pas assez d’argent pour acheter de la nourriture en suffisance pour leurs enfants. Lorsque j’étais en mission au Pérou, je me suis posté devant le dépôt du riz. Du coucher du soleil à minuit, je n’ai pas vu une seule mère acheter ne serait-ce qu’un kilo de riz. Elles n’avaient qu’un gobelet en plastique à remplir. Quand elles rentraient chez elles, elles faisaient bouillir de l’eau dans une casserole et y versaient le gobelet. Et ces quelques grains de riz constituaient la nourriture des enfants pour toute la journée du lendemain.

Comme piste pour enrayer la faim, il y a également la question de la dette extérieure des pays du Sud. 

Il faut au minimum annuler la dette extérieure des 50 pays les plus pauvres. Cette dette les écrase : le peu qu’ils gagnent en exportations de coton, de cacahuètes ou de céréales va immédiatement servir à payer les intérêts et les tranches d’amortissement. Ces pays majoritairement agricoles n’ont alors plus aucun moyen d’investir dans l’agriculture locale. 

Et pourtant, des investissements dans le secteur agricole permettraient aux populations du Sud d’entrer dans un processus d’autonomisation, d’émancipation et d’autosuffisance. Surtout que ce ne sont pas les connaissances, les savoir-faire traditionnels et les compétences de la classe paysanne qui manquent… 

La productivité africaine est très basse par rapport à celle d’un paysan belge ou français. En temps normal – quand il n’y a pas de criquets, de guerre ou de sécheresse, ce qui est rare –, dans les sept pays du Sahel, la production céréalière par hectare est de 600 à 700 kilos. En Belgique, elle est de 10 000 kilos, soit 10 tonnes. Mais ce n’est pas dû, comme on l’entend souvent, au fait que les paysans africains sont moins compétents ou travailleurs, au contraire. En Europe, nous avons des systèmes d’irrigation, des assurances en cas de catastrophes naturelles, des infrastructures routières, des machines, des marchés, des engrais. Tout ça, le paysan du Sud ne l’a pas, en plus du fait que son pays est surendetté et qu’il ne peut pas faire d’investissements pour améliorer sa productivité. 2,7 milliards de paysans des pays du Sud ne bénéficient d’aucune mécanisation du tout. Face à cette situation, la Banque mondiale dit qu’il faut laisser les terres arables aux mains des hedge funds qui ont la technologie, les capitaux et l’accès aux marchés mondiaux. Mais elle diffuse un mensonge en affirmant que les Africains ne sont pas capables de produire eux-mêmes suffisamment de nourriture. 

+++ Interview | Relocalisation de l’alimentation: ça veut dire quoi ?

Les pays agricoles du Sud ont de bonnes terres, des paysans compétents et travailleurs. Mais une part importante de la population est gravement sous-alimentée et en 2019, les États d’Afrique noire ont importé pour 27 milliards de dollars d’aliments. Comment expliquer ce paradoxe ? 

Ce constat est en lien avec une autre mesure à prendre immédiatement : arrêter le déversement des surplus agricoles européens – à des prix très bas – sur les marchés africains. Cela s’explique par le fait que l’agriculture européenne est dans une situation de surproduction permanente. Mais en faisant cela, elle ruine totalement les agricultures locales qui ne sont pas du tout concurrentielles. Et donc, les paysans quittent leurs terres et se retrouvent dans des bidonvilles qui ne font qu’augmenter dans les grandes villes portuaires. 

Dans un de vos livres[2], vous parlez d’une mission au Guatemala où les plantations de fruits appartiennent à des industries agroalimentaires comme Del Monte Foods, Unilever, United Fruits, etc. Comment ces sociétés transcontinentales augmentent-elles sans cesse leurs profits nets, en dépit des crises alimentaires mondiales ? 

L’an dernier, 41 millions d’hectares de terres agricoles africaines ont été rachetés ou occupés par des groupes financiers occidentaux qui produisent des légumes à exporter dans les pays industrialisés, en Europe et ailleurs. Les familles paysannes, privées de leurs terres, se prolétarisent. Et la production africaine baisse du fait que les terres ne servent pas à produire de la nourriture aux populations locales. Il faut dès lors interdire le vol des terres par les hedge funds en Afrique. Tout cela peut être changé radicalement et immédiatement. Il s’agit de réformes parfaitement réalisables sur les plans juridique et technique. 

En 2011, vous écriviez que « l’objectif annuel de l’ONU est de réduire de moitié, d’ici 2015, le nombre de personnes souffrant de la faim ». Qu’en est-il, dix ans plus tard ?

On en est très loin. Étant donné que les premiers « Objectifs du Millénaire pour le Développement » (des Nations unies, ndlr) de 2015 n’ont pas été atteints, il y a une deuxième négociation collective mondiale sur l’Agenda du développement, de 2015 à 2030. Malgré cet échec, je pense que les Nations unies constituent le seul système possible pour l’instant, car elles sont dépositaires du respect universel des droits humains, de la sécurité collective et de la justice sociale planétaire. 

Avez-vous l’impression que votre travail aux Nations unies a été utile ? Vos rapports ont-ils changé la réalité ? 

En ce qui concerne le massacre de la faim, nous ne sommes pas du côté de la victoire. Il serait idiot d’affirmer le contraire. Durant mes longues années comme rapporteur spécial, rien n’a changé à ce niveau-là. Et avec la pandémie aujourd’hui, cela s’aggrave encore. 235 millions de personnes de plus ont été poussées dans l’abîme de la faim. C’est terrifiant. On peut donc dire que la situation suscite le pessimisme le plus noir. 

Si tout est vain, comment continuer ?

Depuis le début de cette interview, je suis très pessimiste. Mais il y a un espoir évident grâce à la prise de conscience que je sens autour de moi. La conscience collective évolue : de plus en plus de personnes comprennent enfin que la faim n’est ni un phénomène naturel ni une loi de la nature. Elle peut être brisée demain par la main de l’homme. C’est un réel progrès. L’espérance des peuples reste la plus forte, malgré tout. 

Des poches de résistance émergent au sein d’une nouvelle société civile planétaire faite de mouvements sociaux fraternels. Sont-elles les alliées des forces révolutionnaires paysannes dans les campagnes de l’hémisphère Sud ?

L’espérance est dans l’insurrection des consciences dans les États dominants, industriels et occidentaux. La Belgique, la France ou l’Italie sont des démocraties. Or, il n’y a pas d’impuissance en démocratie. Chacun de nous a les droits constitutionnels, civils et politiques pour lutter et forcer son gouvernement à changer radicalement de politique et renoncer à l’attitude néolibérale du laisser-faire, c’est-à-dire la loi du plus fort. 

Qu’est-ce qui caractérise et fait la force de cette nouvelle société civile ? 

L’empathie et la conscience de l’identité. Ce qui nous sépare des victimes, c’est le hasard de la naissance, rien d’autre. L’enfant qui meurt pourrait être le vôtre. Cela nous oblige à résister, et la mobilisation se renforce via la grève, la création d’associations, etc. Il y a mille moyens que la démocratie met à notre disposition pour lutter. 

Mais il y a aussi parallèlement des mouvements d’extrême droite qui pullulent… 

Je ne peux pas le nier, les mouvements xénophobes en Europe font des progrès incroyables. C’est le cas en Allemagne, en Italie ou encore en France. C’est très inquiétant, mais on ne peut rien faire d’autre que se mobiliser contre eux. 

Votre rencontre avec Che Guevara en 1964 a été décisive. C’est lui qui vous a montré le chemin de l’intégration subversive, c’est-à-dire le fait d’entrer dans les institutions officielles (université, parlement, ONU) et d’utiliser la force de celles-ci pour produire des transformations systémiques. Le sociologue et philosophe français Geoffroy de Lagasnerie dit que ce n’est pas parce que l’on infiltre une institution que l’on est changé par elle. On peut aussi la changer. Vous êtes d’accord ?

La stratégie d’intégration subversive est la seule stratégie efficace à ma portée. Et c’est la même chose pour vous, en tant que journaliste occidentale. L’espérance est de changer la conscience collective graduellement. Nous devons lutter là où nous sommes est nés : vous en Belgique, et moi en Suisse. C’est Le Che qui m’a appris cela. Quand je l’ai rencontré, j’ai voulu le suivre, mais il a refusé en me disant que je devais lutter en Europe, « dans le cerveau du monstre », selon ses mots. Et il a eu raison. Le hasard de la naissance, c’est se battre avec les moyens que donne la société dans laquelle on est né. 

Pourquoi détestez-vous que l’on vous taxe d’idéaliste ? 

L’idéalisme, c’est cultiver une idée dans le ciel bleu. Je pense qu’il faut changer le monde réellement, en inversant les rapports de force et non pas en invoquant un idéal lointain. Ça ne sert à rien. Être idéaliste, c’est une insulte. Il faut que la prise de conscience mène à l’action politique. Nombre de nos concitoyens ne font que dénoncer verbalement, mais il faut s’organiser jusqu’à la grève, gagner des élections, élire des députés et des gouvernements qui font des réformes et les forcer par la voie électorale. 

Certains intellectuels, en vieillissant et en s’embourgeoisant, s’éloignent parfois des luttes de leur jeunesse… 

Ce n’est pas mon cas. Au contraire, je me « radicalise » (il rit). J’ai eu des procès sur le dos, j’ai reçu des insultes d’ambassadeurs américains, mon immunité parlementaire a été levée… Je comprends tout à fait les personnes qui baissent les bras. Je ne les condamne pas, mais nous avons une responsabilité et nous devons nous joindre à celles et ceux qui luttent. Quand on a vu les conséquences de la faim de ses propres yeux, en Mongolie, au Bangladesh, au Guatemala, en Afrique et ailleurs, on n’oublie pas. Occuper des postes de rapporteur à l’ONU et de professeur, ça crée une responsabilité. Je suis un privilégié parmi les privilégiés : je suis un petit bourgeois blanc, bien nourri, au chaud, j’écris des livres, je suis protégé par l’immunité de l’ONU et mon corps n’a pas souffert physiquement. Si je me taisais, je ne pourrais pas dormir tranquillement. 

C’est la lutte finale ? 

Nous vivons sous la dictature des oligarchies et du capital financier globalisé. L’an dernier, les six personnes les plus riches de la Terre ont amassé autant de fortune que la moitié de l’humanité. On aurait tous les moyens matériels aujourd’hui d’assurer une vie digne à tous les habitants de la planète et on ne le fait pas. C’est absurde. Voilà le moteur de mon engagement. 

Un auteur prolifique 

À 86 ans, Jean Ziegler est l’auteur d’une trentaine de livres traduits dans le monde entier. Ses sujets de prédilection sont la géopolitique, la mondialisation, le capitalisme mais aussi la migration. Cet homme politique, professeur de sociologie et écrivain suisse est actuellement membre du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Parmi ses livres les plus connus, citons L’Empire de la honteLa haine de l’Occident ou encore Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin).


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[1] En français, il s’agit de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture. Cette agence spécialisée des Nations Unies a pour but l’élimination de la faim dans le monde. 

[2] Destruction massive. Géopolitique de la faim, Éditions du Seuil, 2011.

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