Boites-repas
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« Les boîtes-repas risquent d’abrutir les gens »

Face à l’essor des boîtes-repas et autres concepts de livraison à domicile, Emmanuel Mossay reste à tout le moins sceptique. Pour cet expert en économie circulaire, le succès des plateformes en ligne devrait se mesurer à l’aune de leur impact sur le terrain plutôt que de leur notoriété commerciale.

Interview | Clémence Dumont, journaliste

Emmanuel Mossay est directeur Recherche et Innovation d’Ecores, un bureau de conseil en développement durable. Il intervient par ailleurs en tant que professeur invité dans plusieurs universités et hautes-écoles belges pour transmettre à de futurs responsables commerciaux des notions de management de la « transition verte » et d’économie circulaire. 

« Le web, c’est une infrastructure qui n’est ni bonne ni mauvaise en soi, rappelle-t-il. Aujourd’hui, des plateformes en ligne prolifèrent dans tous les secteurs. Mais quels sont leurs impacts ? Quel est leur modèle de gouvernance ? Les entreprises de boîtes-repas et de repas préparés livrés à domicile, je ne dis pas qu’elles sont toutes à interdire parce qu’elles peuvent être pertinentes dans certaines situations, par exemple pour les personnes âgées ou avec un handicap. Mais globalement, j’ai l’impression que c’est un phénomène qui va plutôt abrutir les gens et qui participe à l’idée utilitariste de vouloir aller toujours plus vite, de viser la performance à outrance », met-il en garde.

+++ « La promesse de réunir la famille autour d’un repas, c’est un concept vendeur »

« On clique sans trop se poser de questions, et on veut être livré tout de suite. La tendance des Dark Stores (des entrepôts qui livrent à domicile en quelques minutes, ndlr) est par exemple en train d’émerger à Bruxelles. Pour acheter quoi et avec quelles conditions de travail pour les livreurs ? Il faut réguler ce genre de commerce ! », plaide Emmanuel Mossay.

En outre, quand les livraisons se font en camionnette, elles génèrent une pollution non négligeable et un engorgement des routes urbaines alors que les camionnettes doivent accéder aux villes pour d’autres usages. « Pensez aux entreprises de rénovation énergétique des bâtiments, qui sont quand même plus indispensables que les boîtes-repas et dont les camionnettes devraient tripler ! ».

« On laisse le marché gagner »

« Aujourd’hui, on laisse le marché gagner, regrette de manière plus générale Emmanuel Mossay. Dès qu’une plateforme d’e-commerce fait de l’argent, elle est montrée en exemple. Wall Street, la bourse de New York, a lancé un indice boursier appelé Stay at Home qui met en avant les entreprises qui ont tiré parti des confinements – Amazon, Netflix, l’entreprise de boîtes-repas Blue Apron, etc. Et quand on voit que l’actuel Premier ministre Alexander De Croo a inauguré l’entreprise de vélos Cowboy alors que ses dirigeants sont ceux qui ont mis en faillite Take Eat Easy  (une plateforme de livraison de repas, ndlr) en laissant des centaines de livreurs à Bruxelles et Paris non payés pour leurs deux dernières semaines de travail… »

Toutes les entreprises de boîtes-repas ne sont cependant pas à mettre dans la même… boîte. Quelques-unes, épinglées dans le numéro 11 de Tchak, s’inscrivent dans une démarche relativement sincère de circuit court et de soutien à des producteurs aux pratiques respectueuses de l’environnement. Malheureusement, les initiatives les plus vertueuses sont rarement celles qui font le plus de bruit.

« Dans nos sociétés, il y encore beaucoup de place pour le greenwashing sophistiqué. On va parler de compensation carbone, mettre la photo d’un producteur qui représente une part marginale de l’assortiment, … »

+++ Livraison de boîtes-repas : cinq alternatives crédibles… Un dossier à découvrir dans notre numéro 11 (automne 2022).

Être durable, c’est une démarche globale, insiste l’expert en économie de la transition, avant d’énumérer quelques points d’attention : « payer dignement les producteurs, tenir compte de leur réalité dans le choix de l’approvisionnement et les soutenir dans la durée, offrir une sécurité d’emploi et des conditions de travail de qualité aux livreurs, mutualiser au maximum les livraisons, minimiser les déchets, coder de manière à réduire les émissions de CO2 de la plateforme numérique, … Et puis il y a tous les aspects de gouvernance. Où vont les profits ? Le modèle est-il participatif ? Inclut-il les producteurs et éventuellement les consommateurs ? »

Pour Emmanuel Mossay, les entreprises qui ont du sens sont finalement celles qui « créent un tissu de résilience ». Celles-là ont d’ailleurs bien résisté lorsque l’irruption du Covid a perturbé les chaînes d’approvisionnement, remarque-t-il. « Elles n’ont pas eu besoin de demander aux États de les recapitaliser. La maraîchère qui fournit mon GASAP (groupe d’achat solidaire de l’agriculture paysanne, ndlr), elle ne va pas cesser de nous livrer si demain survient une nouvelle crise économique. On a tissé des liens avec elle et entre mangeurs. Quand on vient récupérer nos paniers de légumes, on se retrouve tous au même endroit et on en profite pour parler d’aménagement du territoire, pour se proposer des services, … »

Financièrement, l’avenir n’est pourtant pas rose pour toutes les initiatives de l’économie sociale et solidaire. Mais pour réunir les individus, elles offrent autre chose qu’HelloFresh, assurément.

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