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Charlie Brocard, chercheur en alimentation à l'Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI, Paris, France).

Charlie Brocard (IDDRI) : « Le postulat du consommacteur est erroné »

Consommacteur : individu informé et éduqué à poser des achats éclairés…. Un postulat sur lequel notre société tente de construire la transition alimentaire. Charlie Brocard, chercheur à l’IDDRI, invite à voir au-delà de ce prisme individualiste, qui nie les inégalités sociales et profite aux multinationales. Selon lui, le monde politique doit oser rebattre les cartes.  

Interview | Yves Raisiere, journaliste

Charlie Brocard, vous êtes chercheur en alimentation à l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (IDDRI, Paris, France). Quel est votre regard sur l’évolution des politiques liées à l’alimentation ?    

Historiquement, elle s’est concentrée sur deux secteurs : d’abord l’agriculture et ses enjeux économiques, ensuite la nutrition et ses enjeux de santé. Depuis le milieu des années 2000, la question environnementale est toutefois devenue de plus en plus présente. Les rapports scientifiques soulignant l’impact de l’agriculture sur les gaz à effet de serre, la pollution des sols, la santé ou le déclin de la biodiversité se sont multipliés. Idem pour la question du bien-être animal. Ces préoccupations sont venues enrichir le champ de l’action en matière d’alimentation. 

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Pourtant, la transition alimentaire patine. Il y a là un paradoxe…

On assiste tout de même à une prise de conscience, résultat d’une meilleure connaissance scientifique, d’une visibilité de plus en plus grande d’activistes dans les médias, ou de celle de personnalités promouvant un régime végétarien ou plus végétal. Mais c’est vrai, elle n’a pas encore donné les résultats escomptés. On le constate à la lecture de certains chiffres. Prenez la consommation de viande, qui ne diminue pas ou quasi pas, voire se renforce comme en France. À la clé, un fossé entre conscientisation et réalité des consommations et des actions. 

La faute aux consommateurs alors ?  

Non, ce n’est pas une raison pour affirmer que les citoyens et les citoyennes n’ont rien à faire de la transition alimentaire. Exemple avec la filière bio, qui est en crise actuellement. En conclure que cette crise est liée à un désintérêt des individus pour le mieux manger n’est pas exact, puisque cela ne correspond pas à ce qu’on observe dans leurs déclarations. Ou dans les sondages : le critère « qualité » et le critère « santé » s’y sont imposés comme centraux, à aux côtés du « prix », et ce dans l’ensemble des classes sociales. De même, l’envie de trouver plus de bio dans les magasins s’accentue. 

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La « consommaction »… Selon Charlie Brocard, chercheur à l’IDDRI, une théorie qui nie les inégalités sociales et profite aux multinationales. © Adobe Stock

Ce fossé entre prise de conscience et passage à l’acte souligne, selon vous, l’incohérence de la stratégie publique…   

Un peu partout en Europe, les politiques liées à l’alimentation postulent, de fait, qu’il suffit principalement d’équiper, d’outiller les citoyens et les citoyennes avec des connaissances, des savoirs pour leur permettre de faire des choix éclairés sur le plan alimentaire. On le voit avec le développement des labels, celui du Nutriscore, la volonté de miser sur l’éducation à l’alimentation pendant le cursus scolaire, ou encore les campagnes de sensibilisation au gaspillage. Or, les études scientifiques sont tout à fait claires à ce propos : informer et éduquer n’est pas suffisant pour déclencher de nouvelles pratiques. 

Toute la théorie du « consommacteur » peut être questionnée alors !  

Oui, d’autant que ce postulat est générateur de frustrations importantes pour les consommateurs. Prenez la campagne « Mangez cinq fruits et légumes par jour »… Cette injonction peut être reçue de manière différenciée par le public. Certains ne savent pas cuire des légumes, d’autres les jugent plus difficiles à conserver, avec un risque de gaspillage à la clé et un coût plus élevé. Et pourtant, ces personnes font face à un discours public qui légitime cette recommandation. Elles peuvent en retirer un sentiment de culpabilité, donc de frustration, comme certaines recherches le démontrent. 

Cette frustration, on la retrouve aussi dans le monde agricole… 

C’est assez logique. Reprenons l’exemple du marché du bio, qui recule fortement. Au départ, la promesse d’une meilleure rémunération a été faite aux agriculteurs et aux agricultrices, à condition de basculer dans cette filière. Pour stimuler le marché, des campagnes ont été mises en place pour informer les consommateurs et les consommatrices sur les atouts de l’agriculture bio. Or, finalement, beaucoup ne sont pas en mesure d’en payer le prix, ou considèrent que consommer bio « ça n’est pas pour moi ». Après des années de hausse, ce marché bio fragile s’est donc retourné lors d’une crise majeure du pouvoir d’achat. La promesse au monde agricole n’est donc pas tenue, ce qui y génère aussi de la frustration. 

Revenons sur la notion de consommacteur… Elle est, selon vous, aux antipodes d’une approche multidimensionnelle de l’alimentation. Que voulez-vous dire ?  

Cette notion considère un individu seul, face à ses pensées, à ses préoccupations, qui ferait des choix de manière totalement libre et rationnelle par rapport aux informations dont il dispose pendant un acte d’achat. Mais ce postulat est erroné ! Il ne prend pas en compte la dimension proprement sociale de l’alimentation : cet individu est en réalité influencé par sa famille, les goûts de son conjoint ou de ses enfants, la catégorie sociale qu’il occupe et les représentations de l’alimentation qui y sont dominantes. Ou encore son cadre et ses conditions de vie, dont sa rémunération. 

Cette interview est publiée en introduction de notre nouveau numéro (printemps 2024), qui vient de sortir. Un « spécial élections » qui explore neuf boulots pour le monde politique. Découvrez-le ici.

Ça veut dire quoi, les « représentations de l’alimentation » ? 

Quelques exemples : manger bio a une signification sociale différente que manger conventionnel ; acheter ses produits au marché ne signifie pas la même chose qu’au supermarché ; manger de la viande, être omnivore n’envoie pas les mêmes signaux à notre entourage qu’être végétarien. C’est d’ailleurs pour ça qu’il existe beaucoup de clivages autour de l’alimentation, parce que la dimension culturelle est très forte, tant l’alimentation sert en partie de socle à notre identité. 

Vous avez un exemple plus concret encore ? 

Reprenons celui de la viande et des produits animaux. Elle est omniprésente dans notre alimentation, du saucisson de l’apéro au gigot du plat principal en passant par la terrine de l’entrée, voire l’utilisation de certaines graisses animales dans la conception de desserts. Et donc, au-delà d’un prix, de l’inflation ou d’une offre végétale plus ou moins disponible, il y a la dimension socioculturelle : que va dire ma famille si je deviens végétarien ? Tous ces éléments font que nos habitudes, nos valeurs et ce à quoi on a accès sont largement différents. Il est ainsi illusoire de raisonner au niveau de l’individu seul.

Dit autrement, en misant sur le consommacteur, on nie les inégalités sociales… 

Exact. Lorsqu’on prend le prisme individualiste, on s’adresse à un individu moyen, c’est-à-dire à une personne qui n’existe pas dans la réalité. Dès lors, le facteur « inégalités » n’est pas pris en compte. Les recherches montrent par exemple que dans un foyer plus modeste, l’équipement pour la cuisine est souvent moins important. Il y a aussi des horaires de travail plus compliqués, qui génèrent de la fatigue, donc une absence d’envie de cuisiner. Ou encore la localisation du foyer dans des quartiers plus défavorisés ou des lieux considérés comme des déserts ou des bourbiers alimentaires. 

Vous dites que la puissance publique est prisonnière de ce concept de consommacteur. Pourquoi ?

Cibler l’individu permet d’impulser des mesures plus simples, donc plus faciles à gérer, et qui mobilisent des budgets moins importants, mieux adaptés à un contexte budgétaire tendu ou des ressources budgétaires limitées. Cette approche donne également naissance à des mesures plus consensuelles, qui évitent à la fonction publique de se frotter à certains acteurs économiques. Ce faisant, elle s’exonère pourtant de son rôle de régulateur de l’alimentation, notamment sur les enjeux liés à l’environnement, rôle qu’elle a pourtant endossé sur des enjeux sanitaires, comme la lutte contre le tabagisme ou la consommation excessive d’alcool. 

Édito | Le monde politique doit aller au feu

Vous parlez de la crainte du monde politique à affronter certains acteurs économiques. Qui sont-ils ?  

Il s’agit des acteurs de la production, de la transformation et de la distribution. Ils pèsent lourd sur le plan politique pour ce qui est des syndicats agricoles, et sur le plan économique pour l’industrie agroalimentaire et la distribution. En France, par exemple, six entreprises font 90 % du marché de la grande surface alimentaire. C’est énorme. Ce niveau de concentration n’existe pas dans d’autres secteurs. Inciter ces acteurs-là à changer constitue donc une difficulté pour la puissance publique, d’autant qu’ils pourraient l’accuser de nuire à la liberté d’entreprendre ou à l’intérêt du consommateur. En agissant seulement par l’information et l’éducation, elle se prémunit de ce risque-là.

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